vendredi 6 février 2026

 

La photographie scolaire


Entre voyeurisme et intimité

La photographie de classe fige un instant de vie qui se voudrait, symboliquement, une image de l’école magnifiée, un miroir dans lequel chacun se projette et se reconnaît. Toutefois, les attitudes sérieuses demandées par une maîtresse ou un maître sévère, révèlent parfois une réalité et un naturel qui revient au galop. Se voulant irréprochable, l’élève laisse entrevoir, quelques fois, des poses et une personnalité aussi insolites que fugaces, au détour d’un sourire coquin esquissé ou d’un regard vague cachant d’autres douleurs. L’exercice figé prend alors vie pour l’observateur attentif. La photographie scolaire a sa place dans l’intimité des albums de famille, précieusement conservée, mais là encore, curieux paradoxe, elle endossera dans le temps un statut « public », puisqu’elle sera scrutée par d’innombrables yeux, diffusée qu’elle sera dans la communauté qui entoure l’école et sera partagée largement aussi par les générations futures.

Pour une lecture ethnologique de la photographie scolaire

Niepce et Daguerre mettent au point la technique photographique en 1839. Dès les années 1850, les photographes proposent leurs services aux écoles qui vont s’emparer de cette nouveauté pour, certaines années, immortaliser leur effectif.  

Normaliennes et normaliens, maîtresses et maîtres n’échapperont d’ailleurs pas à cette mode de la photographie de groupe.

École Normale d’institutrices de Mâcon, Mlle Curet, au centre, Directrice, 1920 (collection musée)

Photographie de la promotion 1875-1878, une attitude emprunte de sainteté, sauf pour deux téméraires qui fixent l’objectif (collection musée)

École Normale d’institutrices, Mâcon, 1907 (collection musée)

École Normale d’instituteurs, Mâcon, promotion 1912-1915, portraits entourés des 12 « Morts pour la France » entre 1914 et 1918, soit 42 % de la promotion (collection musée)

Les institutrices de l’école de filles de Chagny (71), 1913 (collection musée)

Les instituteurs de l’école de garçons de Gueugnon (71), 1936 (collection musée)

Au début, les problèmes de luminosité imposent les prises de vue en extérieur le plus souvent, avec un temps de pose obligatoirement long, malgré un gain d’exposition qui passera de plusieurs minutes dans les années 1840 à une seule, à partir de 1850. Mobiliser l’attention et l’immobilité de dizaines d’enfants, simultanément, va s’avérer complexe, ce temps de pose entraînant de fait un flou pour les enfants que nous appellerions de nos jours les « hyperactifs ». 



La coquine ! Elle a bougé ! De même que sa copine de droite, difficile de garder son sérieux malgré les bras sagement croisés…

Mais qu’importe. A partir des lois Ferry, l’école de la Troisième République sera en plein essor et cherchera à montrer le visage de son avenir : républicain, laïque, gratuit et obligatoire ! Parallèlement à l’implantation républicaine, le succès de la photographie scolaire va aller croissant, le message se veut fort : c’est l’occasion de mettre en avant l’effort de la toute jeune République en matière  de constructions d’écoles et de scolarisation de masse. Ce bel ensemble donne l’impression d’une mixité sociale nouvelle, d’une égalité et d’une fraternité retrouvées, objectif sous-jacent des années Ferry… 


L’impression de rigueur est forte : des maîtresses et des maîtres fiers de leurs origines normaliennes, des élèves à l’attitude sérieuse, impeccablement alignés dans une posture uniforme, bras ballants ou croisés. Toutefois, quelques mises en scènes dérogeront à la règle, bien que rarement, sous la houlette d’un photographe plus « artiste » ou plus influencé par le phénomène des cartes postales. On fera alors poser les élèves autour d’un maître assis ou debout, présentant un matériel pédagogique ou portant un regard paternel sur le groupe. 





Quoi qu’il en soit, les photographies scolaires portèrent témoignage de la fierté collective d’avoir développé l’instruction publique dans tous les recoins de la France, jusque dans la plus petite commune, en mettant le groupe classe en avant. Elles deviennent un objet rituel, sorte de passage à la vie sociale et à l’intégration, mais aussi un enjeu économique réel pour les photographes professionnels, tant et si bien que l’Institution se sentira obligée de légiférer, délimitant les contours de la pratique commerciale au sein de l’école par une circulaire de 1927. 

Au début des années 1930, les progrès techniques de la photographie vont permettre des prises de vue se généralisant à l’intérieur de la classe. Les élèves poseront désormais derrière leur pupitre, tous regroupés côté fenêtre pour une meilleure lumière et mise en scène, permettant de  couvrir l’effectif entier des présents, souvent important.

École de filles de Toulon-sur-Arroux (71), détail, 1956 classe de CM2 de Mme Gillot, membre fondatrice du musée de la Maison d’École

École de garçons de Toulon-sur-Arroux (71), 1961, classe de CM de M. Gillot, membre fondateur du musée de la Maison d’École

Plus tard, après 1960, les élèves seront vraiment photographiés en situation d’apprentissage, derrière leur pupitre, lisant sur un livre de lecture ou écrivant sur un cahier, plume à la main, le maître trônant derrière eux, contrôlant leur travail. Mise en scène fictive, bien sûr, pour les besoins du moment. Le portrait de classe devient un témoignage des approches pédagogiques des maîtres : pupitres bien alignés par travées ou, dans les années1980, se faisant face pour des travaux de groupes, avec quelquefois une pointe d’humour.

Le temps du portrait de classe  « figé » a donc vécu. Désormais, la rupture de 1968 casse les codes de l’institution scolaire avec l’évolution des mœurs, la mixité filles/garçons et bientôt la mise en place du collège unique en 1975. S’en est fini de l’habillement monotone, du sarrau ou de la blouse, les tenues s’individualisent et les couleurs « pop » fleurissent. Un vent de liberté souffle alors dans les rangées d’élèves photographiés, certes encore modeste, face à la rigueur d’une « discipline » restée traditionnelle. Bientôt, la photographie de groupe sera doublée de la photographie individuelle… 



Photographie individuelle de nos jours



Photographies individuelles autrefois, beaucoup plus rares : normalien de Mâcon (71), élèves de l’école communale de Blanzy (71), 1919 (collection musée)

Que reste-t-il du temps passé ?

Le cliché d’un souvenir de tous et de chacun, immortalisé par la « photo de classe » conservée, dont l’habitude rituelle s’était prise dès les débuts de la Troisième République, sous l’influence de grandes maisons spécialisées. Moment unique dans le cycle scolaire annuel, où l’enfant, endimanché, prenait conscience de la durée (et peut-être de l’histoire ?) en posant autour de « son maître », pour une photographie dont l’unique destin semblait être de prouver qu’il était là, comme naguère les grognards à Austerlitz. 

École de Saint-Martin-Belle-Roche (71), détail, classe rurale, 1911 (collection musée)

Bouffée évanescente du futur dans la trame du quotidien, mais d’un futur incertain, comme un sursis : la traditionnelle photo de classe est, de tous, le témoignage ethnographique le plus précieux. Tout est raconté : le nombre d’élèves dans la classe, la répartition étagée des divisions, l’habit faussement bourgeois du maître moustachu, les sarraux uniformes des gamins aux crânes fraîchement tondus, les sabots ou les galoches, les « croquenots », rarement les bottines, tout est signifiant, jusqu’aux yeux exorbités des enfants d’alcooliques, fléau d’une époque, exactement comme sur les planches du Docteur Galtier-Boissière…

École de garçons de la rue de l’Est à Montceau-les-Mines (actuel musée), classe de CM2, 1945 (collection musée)


École de garçons de la rue de l’Est à Montceau-les-Mines (actuel musée), classe de CP, 1918, détail (collection musée)

 

À postériori, et de toutes époques, on a pu mettre ces photographies sous les yeux d’un membre survivant du groupe. Cela facilita chez ce dernier la remémoration d’un passé scolaire oblitéré par les choses de la vie, et prélude souvent à un témoignage oral des mœurs et des coutumes des écoliers d’autrefois ou d’hier. Voilà, finalement, une technique indispensable à une véritable ethnographie de cette France de l’école publique et obligatoire.   

Conclusion

En réalité, la photographie scolaire remplit une double fonction. Dans une large mesure, elle témoigne pour l’ensemble de l’école primaire française dans son besoin d’« unification nécessaire » pour certains ou d’« uniformisation forcée » pour d’autres. Mais l’observateur risque de ne pas y réfléchir s’il se contente d’y chercher ce témoignage au premier degré sur l’histoire de l’enseignement. En effet, ces photographies portent aussi témoignage, au second degré, de la vie des jeunes écolières et écoliers représentés et  c’est alors qu’elles prennent leur sens plein et entier, proposant l’image d’une société, d’une époque, d’une communauté, comme un miroir tendu par elle, dans lequel chacun peut y reconnaître ses racines.

Appel à témoin plus personnel

Sur la photographie scolaire de début d’article figure un élève qui pourrait bien être un membre de ma famille (4e au rang du bas en partant de la gauche). Cette photo n’est pas datée et viendrait de l’école de Bellevue, mais j’en doute, elle pourrait plutôt avoir été prise dans une campagne autour de Saint-Bérain (autre lieu où se trouvaient des membres de ma famille). C’est une hypothèse que j’évoque car dans les années 1880, l’école de garçons de Bellevue était tenue par des Frères et non un maître laïc et celle de filles par des Sœurs (1). Pour information : entre 1880 et 1893, la Mine fit construire à Bellevue, une église, un presbytère,  une école de garçons, une école de filles, une salle d’asile, un ouvroir, une salle de patronage et un orphelinat, sous l’égide du curé Beraud. Les écoles devinrent publiques et la municipalité loua les bâtiments en 1907. Je pense que la photographie est très ancienne au regard de la tenue des enfants et qu’elle date d’avant l’extension des bâtiments des écoles de Bellevue alors qu’il n’y avait vraisemblablement que deux ou trois classes  par école (si elle a été prise là-bas…). 

Si vous reconnaissez des visages ou identifiez des noms qui vous sont familiers, merci de m’en faire part.




Patrick PLUCHOT

Sources et bibliographie :

-       Cent ans d’école, Groupe de travail du Musée de la Maison d’École, 1983, épuisé.

-       Fonds Gillot, collection musée.

-       Archives et documentation musée.

-       Collection personnelle.

-       Plan inventaire, François Pillot, écomusée Le Creusot/Montceau.






(1) : Rappel de l’article du blog L’école ménagère de janvier 2025 : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2025/01/ecoles-menageres-patronales-montceau-et.html#more, extrait :

Ginette, née en 1930, fut scolarisée à l’école de Bellevue, à Montceau et pour bien comprendre son parcours, quelques précisions s’imposent. Ces deux écoles (filles et garçons) de part et d’autre de l’église, furent construites en 1880-1881. Elles furent agrandies jusqu’en 1890 et leur fut adjoints une salle d’asile, un ouvroir et une salle de patronage. Elles devinrent écoles publiques et louées en 1907 par la commune de Montceau, avant d’être acquises définitivement par elle en 1962, année où j’y étais moi-même en Cours préparatoire (chez Monsieur Juillard), puis en Cours élémentaire première année (chez Monsieur Pernette). Les anciens asile et ouvroir sont restés quant à eux propriété de l’Association Diocésaine d’Autun, de même que la salle de patronage. Pour l’anecdote, l’asile devint alors une école maternelle privée dite de l’« orphelinat » (puisqu’elle accueillait les pensionnaires du foyer proche créé par le curé Beraud) et c’est là que ma mère m’inscrivit pour mon unique année de maternelle avec Mademoiselle Dravert comme maîtresse. L’ouvroir devint une aumônerie. Beaucoup d’enfants du quartier, suivirent le même cursus que moi, de même que notre retraite de communion se déroula dans la salle du patronage qui, plus tard, fut louée par les Houillères du Bassin du Centre et du Midi, à un marchand de matériaux de construction ! 

« On habitait rue de Chalon où mon grand-père y avait un atelier de charron, mon oncle Philippe Chambiet y était artisan menuisier et son épouse Lucienne boutonnière (elle fabriquait des boutons à domicile). Tous les jours, je remontais la rue de Bellevue pour aller à l’école de filles. J’allais aussi au patronage tenu par les sœurs. Ce sont elles qui m’ont orientée vers l’école ménagère de la Mine en 1944, quand j’ai eu mon certificat en poche. J’étais un peu livrée à moi-même à cette époque où mon père, communiste et syndicaliste était parti se cacher au maquis. Je suis partie seule pour m’inscrire dans cette école que les sœurs m’avaient vantée. On y rentrait pour 3 ans. Les cours avaient lieu toute la semaine, 3 heures le matin et 3 heures l’après-midi, sauf le jeudi et le dimanche. 

Fête de fin d’année à l’école ménagère de Montceau, vers 1960 (ecomusée)

Chaque fin d’année, une fête était organisée pour présenter nos travaux aux familles et c’était l’occasion pour les 2e année de recevoir un Certificat d’enseignement ménager. La troisième année était une année de spécialisation en vue d’un apprentissage du métier de bonnetière qui permettait l’embauche dans les usines locales, les filles travaillaient en classe à partir de commandes des usines. La directrice, Mademoiselle Grandmaison, était très sévère, de même que les sœurs qui assuraient les cours. Nous avions des cours d’hygiène, de ménage et de nettoyage, des cours de lavage et de repassage, des cours de couture, de crochet et de broderie, des cours de coupe, de raccommodage et de confection, des cours de cuisine, des notions d’éducation maternelle. On nous préparait aussi à des tâches plus en lien avec la bonneterie locale : par exemple manier l’aiguille à « remailler » comme une vraie « remailleuse » ! 

À l’époque, je commençais à aller au bal avec quelques copines, le dimanche après-midi, quelques fois au «Thibourin », ce qui n’était pas du goût des sœurs qui me menaient la vie dure avec des remarques permanentes. Tant et si bien qu’à la fin de la première année, à la suite d’une dispute, je décidai de quitter l’école. Je fus immédiatement embauchée à l’usine de chaussettes Florentin de Bellevue, j’avais 15 ans. Cette dernière se trouvait à l’angle de la rue Jean Longuet et de la rue du Bois (en face de la rue de Bellevue), un grand bâtiment qui allait devenir plus tard la supérette Pons. La réponse ne s’est pas faite attendre, peu de temps après, Mademoiselle Grandmaison n’admettant pas de perdre des élèves, mauvais point auprès des responsables de la Mine, avait sommé la sœur responsable de mon départ, de me « récupérer », ce qu’elle a fait, avec la promesse d’une « scolarité » plus douce. Je suis donc repartie à l’école ménagère où j’eus désormais un traitement de faveur. C’est donc en 1946 que j’ai passé mon examen de sortie et j’ai été reçue 5e sur 32. Je me souviens avoir tiré au sort en couture : la confection d’une brassière, et en cuisine : la préparation d’un bœuf rôti cocotte… Je me souviens que ma meilleure copine avait tiré la confection d’une robe qu’elle avait réussie et la préparation de croquettes de pommes de terre qu’elle avait ratée, on lui avait alors ordonné « mangez-les ! ». Je n’ai pas fait de 3e année, j’ai été embauchée dans une usine de Montceau comme « remailleuse-bobineuse » en 1946. » Témoignage recueilli par P. Pluchot.

Brassière réalisée pour l’examen (collection musée)




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