mardi 20 janvier 2026

Radioscopie d'une photographie

 

Une école maternelle à Mâcon, 1899

Radioscopie d’une photographie

La naissance de la « maternelle »

À la fin du 19e siècle, les classes pour les petits élèves, appelées communément « salles d’asile », furent remplacées par ce qui deviendra l’école maternelle publique française entre 1881 (décret du 2 août 1881) et 1887 (décret du 18 janvier 1887). L’école maternelle fut impulsée par les grandes précurseures que furent Marie Pape-Carpantier (1815-1878) et Pauline Kergomard (1838-1915)(1). Le terme d’« école maternelle » apparaît avec Marie Pape-Carpantier, en 1848, quand elle devient directrice d’une École Normale maternelle éphémère, à Paris, avec l’approbation du ministre de l’Instruction Lazare Carnot (père du futur président). Puis, le terme tombe dans l’oubli… Jusqu’à ce que Jules Ferry l’impose à nouveau, influencé par Pauline Kergomard et Ferdinand Buisson. Cet article propose un voyage dans le temps, dans une classe maternelle, à Mâcon, en 1899, description…

Marie Pape-Carpantier et sa fille institutrice 

Pauline Kergomard

Une école maternelle résolument moderne

Cette carte postale qui fait partie de la collection CANOPE, attire l’attention. Elle montre une école de Mâcon. On peut raisonnablement penser qu’il s’agit de l’école maternelle présentée dans l’autre document photographique de la même collection, en tête de cet article. 

École maternelle-école enfantine, Faubourg Saint-Clément, Mâcon, Saône-et-Loire, vers 1910 (© Réseau Canopé/Munaé)

Penchons-nous donc plus précisément sur cette photographie de la page d’accueil. Elle est riche de détails qui nous renseignent sur les méthodes d’enseignement et sur cette évolution pédagogique de l’époque que fut le passage de la « salle d’asile » à l’« école maternelle ». 

École maternelle de Mâcon, filles et garçons, 1899 (© Réseau Canopé/Munaé)

Cette photographie est accompagnée, dans la collection, d’un troisième document qui nous donne un aperçu concret des apprentissages : il s’agit de la photographie de travaux d’élèves, de la même classe, à la même époque.

École maternelle du Faubourg de Mâcon, filles et garçons, travaux de piquage, 1899 (© Réseau Canopé/Munaé)

Le détail agrandi de la photographie d’ensemble de la classe précise en partie les apprentissages liés aux travaux manuels. On y découvre notamment un jeu de construction permettant de manipuler des formes en bois et la fabrication de colliers de perles.

Un autre détail agrandi nous confirme l’utilisation de cet « enseignement par les yeux », cher à Marie Pape-Carpantier (2), en montrant une collection de planches collectives qu’il nous a été facile d’identifier puisque certaines sont conservées dans les collections de notre musée.

 

La planche « Deyrolle »

La première planche, à gauche sur le portant, est issue de la série Deyrolle Les trois règnes de la nature, éditée en 1877, en 20 tableaux, accompagnée de son Manuel explicatif des Tableaux pour l’Enseignement Primaire des Sciences naturelles. Il est important de préciser que ce support pédagogique fut directement inspiré des préconisations de Marie Pape-Carpantier qui, dès les années 1840, traduisit en actions le Manuel de pédagogie visuelle de Duchesne (1783), en inventant « l’enseignement par les yeux ». Elle éditera, chez Hachette, à cet effet, un manuel de zoologie destiné aux salles d’asile, assorti de planches collectives en couleurs (3).



Panneau Deyrolle : Les trois règnes de la nature, Histoire naturelle, Le règne animal (les vertébrés),1877

Les conseils d’utilisation des planches Deyrolle figurent en préface du manuel d’accompagnement.








Les planches « Hachette »

Contre le mur du fond trônent quatre planches d’une même collection. On peut, entre autres, y voir « L’âne » et « Le chat ».




« L’âne » Éditions Hachette, illustration Charles Olivier de Penne, 3e série, N° 5, vers 1880 (deuxième planche contre le mur, de haut en bas et gauche à droite)


« Le chat » Éditions Hachette, illustration Charles Olivier de Penne, 1e série, N°7, vers 1880 (troisième planche contre le mur, de haut en bas et gauche à droite)

Elles font partie d’un recueil de 56 planches en couleurs, (50 animaux et 6 métiers), dessinées par Charles Olivier de Penne, peintre animalier de l’école de Barbizon. Cette édition s’intitule « De Penne (Charles Olivier de), Enseignement par les yeux. Paris, Hachette, imprimerie Becquet, s.d. In-folio oblong, demi-basane verte, dos lisse, 50x37.5 cm ».

Cette collection correspond exactement à la progression présentée dans le manuel de zoologie de Marie Pape-Carpantier cité précédemment, on y retrouve les mêmes séries avec les mêmes numérotations. Les deux autres planches qui figurent au mur sont « La chèvre » (2e série, N°4) et « Le cheval » (3e série, N°4). Le manuel de Pape-Carpantier, quant à lui, ne présentait que les 50 planches d’animaux en 5 séries.

Le lion de Nicolas Maréchal


L’imposant panneau représentant un lion, entouré de deux planches plus modestes, est la lithographie Le lion-Felis Léo d’un tableau peint par Maréchal, repris dans différentes séries de planches destinées à l’enseignement par les yeux. C’est, à l’origine, une gravure en creux de 340x456 mm, reproduite en différentes tailles. Nicolas Maréchal (1753-1802) fut le dessinateur-peintre auteur de La Ménagerie du Muséum d’Histoire naturelle. Le panneau figurant contre le mur est vraisemblablement une lithographie « standard » enroulable, comme on en trouvait à cette époque dans les productions pédagogiques pour les écoles, de 115x87 cm avec baguette supérieure et moulure inférieure noire de 104 cm.


« Le lion-Felis Léo » peinture originale de Maréchal (Inventaire des estampes de Mammifères de la Collection de planches séparées de la bibliothèque centrale du Muséum d’Histoire naturelle BCM)

Incertitude

Il fallait bien qu’une interrogation subsiste, à propos des deux planches entourant le lion… Difficilement identifiables du fait de la médiocrité du cliché. Elles semblent identiques dans leur taille et dans leur conception. Avançons tout de même une hypothèse : elles mettent en scène deux personnages probablement historiques, le port de la « dame » ferait penser à Jeanne d’Arc, souvent représentée dans cette posture, étendard dans la main droite et main gauche posée sur un autel. Le port hautin du « seigneur », quant à lui évoquerait plus particulièrement un personnage illustre. S’agirait-il de planches historiques ?


Ces planches ne paraissent pas d’une grande qualité et sont dénuées de tout artifice : pas de décor de fond, pas de légende. Elles font penser à des reproductions épurées, de moindre coût,
  proposées aux écoles. Le personnage féminin rappelle étrangement le tableau d’Ingres Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII dans la cathédrale de Reims, de 1854, maintes fois reproduit. Difficile de retrouver l’éditeur de ces planches, ce qui nous aurait permis d’identifier plus sûrement ces deux personnages. l’interrogation n’est donc pas tranchée…



Conclusion

L’emploi des planches murales dans les salles d’asile était resté purement pédagogique. Elles étaient soigneusement remisées dans des « portefeuilles » et n’apparaissaient aux enfants qu’au moment des leçons. Il est notoire que dans les nouvelles écoles maternelles, elles servent aussi à la décoration des murs. On remarquera aussi qu’elles ne sont pas de « première jeunesse » et que, par conséquent, l’ancien matériel des salles d’asile continuait d’être utilisé… Un classique dans l’enseignement ! Ces planches étaient généralement de taille réduite, leur utilisation collective s’en trouvait peu commode, passés les deux premiers rangs, elles n’étaient plus lisible par personne. Cependant, des publications illustrées en grand format vont faire rapidement leur apparition, notamment pour l’enseignement des sciences et de l’histoire.

La planche d’histoire naturelle d’Émile Deyrolle présente sur la photographie en est l’exemple avec ses 59x47 cm qui deviendront, dès la fin du siècle, 115x88 cm. Les éditeurs français redoublèrent alors d’imagination et ce ne fut pas seulement des tableaux d'enseignement proprement dits qui furent produits mais aussi des images artistiques promues par la toute nouvelle Société nationale de l'Art à l'école qui travailla au développement de l'imagerie scolaire.

Quant à cette classe maternelle de 1899, la tenue des élèves et l’organisation matérielle donnent à penser que, sans être véritablement une « classe d’application », bien que proche des Écoles Normales, elle était néanmoins une école citadine accueillant des enfants d’un milieu social bourgeois. En cette fin de siècle, les écoles maternelles n’étaient pas monnaie courante dans les petites villes, les bourgs et les villages, où, souvent, les classes enfantines étaient rattachées aux écoles primaires de filles et cohabitaient dans les mêmes locaux souvent fort peu adaptés à l’âge des écolières et des écoliers qu’elles accueillaient.

Patrick PLUCHOT

 

(1) : Revoir les articles du blog : Marie Pape-Carpantier, pédagogue et féministe : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2017/10/marie-pape-carpantier-pedagogue-et.html#moreet Pauline Kergomard, pédagogue et écrivaine : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2022/02/pauline-kergomard.html#more.

(2) : Revoir l’article du blog : L’enseignement par tableau mural, l’enseignement par les yeux : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2017/12/lenseignement-par-tableau-mural.html#more.

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