La
calculette et l’école
La
bataille de l’an 2000
(montage musée)
Auxiliaire
de résolution ou outil pédagogique ?
Voilà
la question. La réticence majeure des « anciens » maîtres fut sans
nul doute la peur de voir ce nouvel outil se substituer en partie à des
techniques de calcul mental dont l’apprentissage était cher à leurs yeux. Leur
volonté fut alors d’en limiter et d’en contrôler la présence dans leur classe. Contre
vent et marées, les programmes de 1995 en préconiseront l’usage dès le CE2 et
ceux de 2002 proposeront des pistes d’activités dès la classe de CP. Il ne
restait plus qu’à articuler l’utilisation de la calculette avec l’apprentissage
des bases de calcul… (Dans cet article, faites connaissance avec la
« Pascaline »)
Lot de calculatrices
scolaires « pour filles », une manne commerciale (joom.com)
À l’orée de l’an 2000, alors
même que l’usage des calculatrices est désormais banalisé, une vaste
consultation des enseignants, avant la mise au point de nouveaux programmes,
révèle un très large accord sur la presque totalité des futures orientations
et, notamment, sur la priorité à accorder à la résolution de problèmes et au
calcul mental. Seul point d’achoppement, la majorité des enseignants du cycle 2
désapprouvent l’introduction des calculatrices dans les programmes… Parallèlement,
les avis sont partagés parmi ceux du cycle 3 : la moitié approuve la place
faite à ce nouveau moyen de calcul et l’autre moitié pense que son utilisation aura
des conséquences négatives sur les apprentissages du calcul.
Était-il opportun alors de
mettre la calculatrice entre les mains des élèves ? La commission
« mathématiques » prit acte de la position des enseignants et porta
sa réflexion sur plusieurs points : l’école peut-elle ignorer les
changements importants provoqués par l’arrivée dans la société de moyens
« modernes » de calculer ? Comment peut-elle les introduire en
tenant compte des réticences culturelles des parents d’élèves ayant encore une
représentation traditionnelle de la maîtrise des techniques de calcul ? Et
enfin, l’utilisation de la calculatrice à l’école est-elle compatible avec les
apprentissages mathématiques définis depuis des décennies et va-t-elle agir sur
le niveau souhaité à la fin de la scolarité obligatoire ?
Logiciel éducatif
En termes clairs :
l’enseignement des techniques opératoires sera-t-il affecté par cet autre moyen
de calcul ? Peut-être que oui, peut-être que non, le débat s’engagea. La
commission considéra que l’apprentissage des techniques opératoires ne devait
pas être qu’un simple développement d’automatismes, et c’est heureux. Elle
confirma que cet apprentissage concourait à découvrir et utiliser des
connaissances sur les nombres et les opérations, et que comprendre et justifier le fonctionnement de ces techniques
était bien faire « des mathématiques » (1). Quant au calcul
mental, sa maîtrise devait demeurer essentielle puisqu’il permettait de
mémoriser un répertoire de résultats et de procédures immédiatement disponibles
qui permettraient d’articuler intelligemment le raisonnement et le calcul pour
obtenir des résultats exacts ou approchés, ce que les futurs programmes
nommeront le « calcul réfléchi ». Dès lors, la pratique mathématique
de la distinction calcul exact/calcul approché ne devait-elle pas permettre de contrôler un résultat obtenu avec une
calculatrice ?
Par contre, la même
commission conclut que « l’apprentissage
du calcul assisté par une calculatrice ou
un ordinateur doit donc être pensé dans sa complémentarité avec celui des
autres moyens de calcul. Il serait absurde que l’école n’apprenne pas aux
élèves à se servir d’outils qui sont à leur disposition dès qu’ils ont franchi
le seuil de la classe. Il serait tout aussi aberrant de se priver des possibilités
qu’offrent ces outils pour enrichir le travail mathématique des élèves. Mais,
il serait irresponsable de ne pas voir les dangers que peut comporter une
utilisation aveugle de ces machines. » D’où la question : comment
envisager des situations pertinentes et intelligentes servant de cadre à
l’utilisation de la calculatrice à l’école élémentaire ?
Révolte à l’anglaise !
1986
Exemple
d’approche
La pratique du jeu
mathématique se prête bien à la notion de complémentarité de la calculatrice à
l’école. D’aucuns laissent entendre que l’utilisation de la calculatrice
contrecarre l’apprentissage des tables, d’autres pensent, au contraire, qu’elle
peut aider à la mémorisation de ces dernières. Dans l’exemple qui va suivre, la
calculatrice va être utilisée dans la pratique du calcul mental au CE1, non pas
pour fournir une réponse, mais bien pour valider une réponse à un calcul
élaboré par l’élève :
Un élève (A) tape une somme
de deux nombres inférieurs à 10 (il tape par exemple 7 [+] 6, sans appuyer sur
[=]). Il passe la calculatrice à un autre élève (B) qui, avant d’appuyer sur
[=] et rapidement, doit annoncer le résultat (y compris par une traduction de
l’opération papier/crayon). L’appui sur [=] permet de contrôler la réponse
donnée. Si elle est correcte, le joueur B marque 1 point, sinon c’est le joueur
A qui marque 1 point. Les rôles sont ensuite inversés. Le premier élève qui
atteint 10 points gagne la partie. Ce jeu peut être un travail en autonomie, en
l’absence du maître. Dans ce cas de figure, de nombreux autres jeux peuvent
être imaginés en fonction des objectifs visés.
Le plus souvent, les élèves font
un usage minimum de leur calculatrice, réduit aux calculs liés aux quatre
opérations. La machine possède des possibilités méconnues au cycle 2, au cycle
3 de les explorer. Prenons l’exemple de la division euclidienne, la
calculatrice ordinaire ne possède que la touche [÷],
comment obtenir le reste ? Les élèves ont parfois tendance à penser à
juste titre que s’il n’y a pas de virgule dans le résultat, c’est qu’il n’y a pas
de reste, dont acte, et que si le résultat comporte une virgule, le quotient
correspond à ce qui est affiché à gauche de cette dernière, et le reste à ce
qui est affiché à droite. Ce qui ne se vérifie pas en faisant la fameuse
« preuve » dividende = diviseur x quotient + reste. La calculatrice
ne fournit pas le reste, ou plutôt, il est possible de le calculer en utilisant
la réflexion et les connaissances relatives à la division en utilisant
l’égalité caractéristique de la division euclidienne. Là encore, la
calculatrice ne fait que calculer et les élèves sont contraints de mettre en
œuvre des connaissances acquises lors
d’apprentissages de concepts importants. L’élève doit alors comprendre que la
calculatrice n’est en réalité que le support du questionnement mathématique et
non le moyen d’y répondre.
Remise traditionnelle de
calculatrices aux CM2 à l’école de Crissey (71) pour l’entrée en 6e (info-chalon.com)
Conclusion
provisoire
Deux impératifs ont primé quant
à l’utilisation de la calculatrice à
l’école : d’une part l’enseignant doit rester maître du choix du moment de
l’utiliser et, d’autre part, c’est la réflexion de l’élève qui doit être
privilégiée, il doit percevoir les limites et les possibilités de cet outil
afin de l’utiliser à bon escient. En effet, dans l’esprit de l’élève, la
calculatrice ne doit rester d’abord qu’un auxiliaire de calcul, rapide et
fiable, et, pour cela, il est important qu’il en ait la maîtrise des
« touches ». L’école doit donc en enseigner le bon usage : dans
certaines leçons, son utilisation peut être bénéfique, dans d’autres, il est
plus pertinent de recourir à d’autres moyens plus formateurs, notamment au
calcul mental dont la maîtrise peut s’avérer d’une redoutable efficacité en
l’absence de calculatrice : 15 x 14 ? Insurmontable ? Sauf si
l’on sait que c’est 10 x 14 + la moitié du résultat obtenu, ou encore que 15 x
14 = 30 x 7, facile... Finalement,
comment répondre aux questions posées en préambule de cet article ? La
réponse ne semble pas être « ni oui, ni non » mais plutôt « oui
et non », si tant est que la formation des enseignants à cet exercice soit
passée par une réflexion claire et un travail sur les apports de la
calculatrice à l’école.
Une version de la Pascaline sans sols ni
deniers. © Musée des Arts et Métiers
Si
Pascaline m’était contée…
Et si la première
calculatrice « mécanique » avait été inventée par un
philosophe ? Et si elle datait de 1645 ? Pourquoi pas, si ce
philosophe angoissé, qui déclarait « Le silence éternel de ces espaces infinis
m’effraie » (alors que 100 ans auparavant son confrère Giordano Bruno
rêvait de l’immensité du cosmos), était avant tout, un homme de sciences,
mathématicien, physicien et inventeur qui donna son nom à l’unité de mesure de
la pression.
Tout le monde aura bien sûr
reconnu Blaise Pascal. Enfant brillant à qui son père ordonne de suspendre ses
études de sciences jusqu’à ce qu’il eût appris le latin et le grec… alors qu’à
12 ans, il publiait déjà son Traité des
sons. Il laisse, malgré tout, ses oreilles « traîner » dans les entretiens de ce père scientifique
avec Roberval (autre inventeur) ou Descartes. À 15 ans, Blaise s’adonne seul à
l’apprentissage de la géométrie et publie à 16 ans son Essai sur les coniques. En 1642, Blaise vient d’avoir 19 ans et,
depuis deux ans, il travaille à la conception d’une « machine à
calculer », pour paraît-il aider son père qui vient d’être nommé
surintendant de la Haute-Normandie par
Richelieu. Le premier exemplaire fonctionnel de sa machine est prêt cette
année-là, le calcul mécanique est né avec la « Pascaline ».
(Sciences et Avenir)
Inventée en 1630, la règle
de calcul circulaire d’Oughtred était l’outil de calcul le plus performant pour
les scientifiques, mais les comptables calculaient toujours « à jets et à
plumes », c’est-à-dire s’aidaient de jetons et transcrivaient à la plume.
C’était un travail complexe alors que le système monétaire n’était pas
décimal : une livre valait 20 sols (à l’origine la livre romaine
correspondait à 327 grammes d’argent pur), le sol (ou « sou » (2))
valant 12 deniers… Ce système dura jusqu’à la décimalisation du franc à la
Révolution (1795). Dans un temps record, Blaise mis au point sa nouvelle
machine : « Reconnaissant dans
toutes, ou de la difficulté d’agir, ou de la rudesse aux mouvements, ou de la
disposition à se corrompre trop facilement par le temps ou par le transport,
j’ai pris la patience de faire jusqu’à plus de cinquante modèles, tous
différents, les uns en bois, les autres d’ivoire et d’ébène, et les autres de
cuivre, avant que d’être venu à l’accomplissement de la machine que maintenant
je fais paraître ; laquelle, bien que composée de tant de petites pièces
différentes, comme tu pourras voir, est toutefois tellement solide, qu’après
l’expérience dont j’ai parlé ci-devant, j’ose te donner assurance que tous les
efforts qu’elle pourrait recevoir en la transportant si loin que tu voudras, ne
sauraient la corrompre ni lui faire souffrir la moindre altération. » Pascal, Le Guide la machine arithmétique.
Le secret dévoilé (Sciences
et Avenir)
En résumé, la Pascaline est
un petit bijou de technologie qui ne trouvera pas preneur de suite, du fait de
son prix exorbitant allant selon sa confection, de 100 à 400 livres, soit de 3 500
à 14 000 euros de nos jours. Blaise n’aura de cesse de perfectionner son
invention afin d’en réduire le coût jusqu’en 1654, date de l’accident qui le
fera se retirer du monde scientifique. La Pascaline sera cependant la seule
« machine arithmétique » qui entrera au Panthéon de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert,
bien qu’un certain Leibniz ait repris les travaux de Blaise en y ajoutant les
fonctions de multiplication et de division.
La machine arithmétique,
1779 (wikipedia)
Description
succinte de la Pascaline
Le mode d’emploi de la
Pascaline est « merveilleusement » simple paraît-il. Comme souvent,
une vidéo vaut mieux qu’un long discours. En voici donc quelques-unes pour
attiser votre curiosité et ensuite poursuivre vos investigations :
Cliquez ici pour voir la vidéo 1
Cliquez ici pour voir la vidéo 2
Cliquez ici pour voir la vidéo 3
Pascal
gardera son secret
Paradoxalement, s’il fournit
quelques explications sur le fonctionnement simple de sa machine, il ne fournit
aucun détail sur sa mécanique interne. Il rétorque aux interrogations de ses
contemporains que « ce serait trop
compliqué de le faire par écrit ». Peut-être qu’en réalité, Pascal ne
veut pas dévoiler ses secrets… Toujours est-il que ce ne seront que les
planches de l’Encyclopédie, qui, un
siècle plus tard, lèveront le voile sur les mécanismes internes de la
Pascaline !
En attendant, Blaise avait
voulu mettre sa machine à l’abri des
contrefaçons. C’est ainsi qu’il obtint, en 1649, un privilège signé du roi
de France, interdisant à quiconque de fabriquer une machine arithmétique
sous peine d’une forte amende. Privilège ancêtre du brevet, en quelque sorte,
puisque ce dernier n’existait pas encore…
La
retenue : un problème brillamment résolu
La conception de la Pascaline
ne posait pas de problèmes à Blaise, jusqu’à l’apparition de la retenue… Le
mécanisme d’entraînement très simple de base permettait d’effectuer une
addition et de faire apparaître « automatiquement » le
résultat : les sommations se faisaient indépendamment par des roues figurant les chiffres des
unités, des dizaines, des centaines, etc, toutes limitées à 9. Mais voilà que
si la roue des unités arrive à 9 et doit être incrémentée d’une nouvelle unité,
se pose le problème de la retenue. Blaise dut inventer un système qui
permettait de faire avancer concomitamment la roue des dizaines, première
difficulté, immédiatement rattrapée par une seconde : cette opération
devait éventuellement s’effectuer en cascade, lorsque le processus opératoire
atteignait 999 par exemple et qu’il fallait ajouter 1 pour arriver à
1000 !
Cliquez ici pour voir la vidéo 4
Évidemment, Blaise trouva la
solution en inventant un système de « sautoir en cascade » dont nous
ne détaillerons pas le fonctionnement ici, mais il est remarquable que cette
invention traversa les âges puisqu’elle accompagna l’évolution des calculateurs
numériques jusqu’à l’apparition des calculateurs électroniques de comptage,
notamment les compteurs kilométriques des voitures…
En
guise de conclusion
Il ne reste de nos jours que
neuf Pascalines conservées : quatre sont au musée des Arts et métiers à
Paris, deux sont au Muséum d’histoire naturelle de Clermont-Ferrand (ville
natale de Blaise), une est au musée de Dresde, une est dans les collections de
l’entreprise IBM qui en avait fait reproduire une centaine d’exemplaires dans
les années 1960 pour offrir à ses clients et une dernière qui est dans une
collection particulière. Toutes ont le même principe de fonctionnement si ce
n’est que certaines diffèrent des autres par leur facture prouvant ainsi qu’il
y eut plusieurs types de fabrication et d’adaptation aux tâches : machines
décimales pour le calcul, machines pour l’arpentage, machine adaptées pour la
comptabilité (10 chiffres pour les livres, de 20 chiffres pour les sols et de
12 chiffres pour les deniers).
Pour l’anecdote : la
machine à faire les quatre opérations mécaniquement présentée ci-dessous, est
le modèle Brunsviga Nova 13 fabriqué
jusqu’en 1943.
Machine à multiplier
Brunsviga, 1930 (youtube.com)
Cliquez ici pour voir la vidéo 5
Elle fut bien sûr
perfectionnée par la suite mais, à la fin des années 1960 et au début des
années 1970, au lycée Parriat de Montceau, les cours de comptabilité se
faisaient toujours à l’aide de ce type de machines. Hé oui, à cette époque, on
tournait toujours la manivelle ! Notons tout de même que la salle de cours
était équipée d’une seule et unique volumineuse calculatrice à affichage
électronique qui avait été offerte par une société ayant renouvelé son
matériel, une aubaine…
Sources et
bibliographie :
-
René
Taton, Le Calcul
mécanique, Que sais-je ? N°367, 1949.
-
Guy
Mourlevat, Les Machines
arithmétiques de Blaise Pascal, La Française d’Edition et d’Imprimerie.
-
Pierre
Charrier :
http://calculmecanique.chez-alice.fr/francais/Pascaline/Pierre_Charrier.htm
-
Yves
Serra : http://pagesperso-orange.fr/yves.serra/pages/pascaline.htm
-
Thérèse Eveilleau :
http://pagesperso-orange.fr
/therese.eveilleau/pages/truc_mat /textes/pascaline.html
(1) :
Dans les programmes de mathématiques de l’école élémentaire mis en œuvre à
partir de la rentrée 2002, dès le cycle 2 apparaît la rubrique « Calcul
instrumenté », avec l’énoncé des compétences devant être acquises à la fin
de chaque cycle :
Cycle 2 :
-
Utiliser à bon escient une calculatrice
(en particulier pour obtenir un résultat lorsqu’on ne dispose pas d’une méthode
de calcul).
Cycle 3 :
-
Utiliser à bon escient sa calculatrice
pour obtenir un résultat numérique issu d’un problème et interpréter le
résultat obtenu.
-
Utiliser une calculatrice pour
déterminer la somme, la différence de deux nombres entiers ou décimaux, le
produit de deux nombres entiers ou celui d’un nombre décimal par un nombre
entier, le quotient entier ou décimal (exact ou approché) de deux entiers ou
d’un décimal par un entier.
-
Connaître et utiliser certaines
fonctionnalités de sa calculatrice pour gérer une suite de calculs ;
touches « opérations », touches « mémoires », touches
« parenthèses », facteur constant.
(2) : Par
tradition, on a continué à appeler « sou » le vingtième du franc. Du
temps de ma jeunesse (avant les Nouveaux Francs), ma grand-mère appelait
toujours ces deux pièces de 2 et 5 « anciens francs », la pièce de 20
« sous » et la pièce de 100 « sous ». Elles ne valaient
déjà plus grand chose et étaient frappées en « alu » comme on disait.
Avec la pièce de 20 sous, on avait quand même un petit caramel plat d’1cm2 chez
la « Marguerite » (épicière aux Bois-Francs), avec l’espoir d’en trouver un de couleur rose
qui nous en faisait gagner 1 gratuit !
















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