vendredi 3 avril 2026

 

La Fontaine et Molière

Compagnons d'éternité ?

Tombes de La Fontaine et de Molière, Père Lachaise, photographie de presse, 1925 (Agence Rol/Catalogue-Bnf)

Les incontournables

On peut dire que durant leur parcours scolaire, du Cours préparatoire au Baccalauréat, tous les élèves vont rencontrer La Fontaine et son bestiaire, au détour d’une récitation ou d’une explication de texte. Une autre figure emblématique hantera leurs cours : Molière, l’un des auteurs les plus joués de tous temps et dans tous lieux, enseigné lui aussi, mais plus au collège et au lycée, bien qu’il fasse fréquemment des incursions à l’école élémentaire. La première rencontre des élèves avec le théâtre ne se fait-elle pas quelques fois au gré d’une de ses scénettes ? Deux auteurs portés au panthéon scolaire mais au destin mystérieux… 

Voici deux hommes de lettres qui naquirent à peu d’intervalle : Jean de La Fontaine, le fabuliste (8 juillet 1621-13 avril 1695) et Jean-Baptiste Poquelin – dit Molière, le génie du théâtre français (15 janvier 1622-17 février 1673). Se connurent-ils ? Furent-ils amis ? Sans aller jusqu’à une amitié, il est vraisemblable qu’ils aient participé à la rédaction du pamphlet-manuscrit de 6 600 vers : L’Innocence persécutée, « anonyme » et non daté, dénonçant les irrégularités du procès du surintendant Fouquet (leur bienfaiteur) et les manœuvres de Colbert pour obtenir la condamnation de son rival (1).  Au-delà de ça, les deux hommes ne se fréquentèrent guère, comme le note Jean-Pierre Collinet : « Entre les deux génies frères du poète et de l’auteur comique, les évidentes affinités ne doivent pas masquer les oppositions plus subtiles. Ils sont de la même famille, sans pour autant se ressembler, comme il se voit souvent : l’un plus fort, tourné vers le monde extérieur et l’action ; l’autre plus frêle, tourné davantage vers le monde intérieur et le rêve, qui résiste et qui plie, comme un roseau. » Contribution au XXVe congrès de l’Association La Fontaine et Molière, 26 juillet 1973.

Une rencontre fantasmée de La Fontaine et Molière dans une peinture réalisée vers 1890 par le peintre français Jean-Léon Gérôme. Exécutée à l'huile sur toile, l'œuvre représente les deux auteurs en train de discuter dans un cabinet de travail.

Le mystère des tombes de Molière et de La Fontaine

La mort de Molière est pour le moins « embarrassante » pour le clergé. À cette époque où l’influence religieuse est forte, les comédiens sont excommuniés d’office… Sauf s’ils renoncent à leur profession avant, par écrit, ou sur leur lit de mort en recevant l’extrême onction. Ils ont droit alors à une sépulture et une cérémonie religieuse. Molière s’est écroulé sur scène dans la soirée du 17 février 1673, en jouant Le Malade imaginaire pour la 4e fois, mais n’y est pas mort. Rapidement transporté chez lui rue de Richelieu, il aurait demandé les derniers sacrements : deux prêtres refusèrent de venir et un troisième arriva trop tard.

Molière n’aurait donc pas droit à une sépulture religieuse pas plus qu’il n’eut droit à un mariage religieux malgré qu’il fut « protégé du roi », d’où le malaise. Un compromis fut trouvé, l’archevêque de Paris accepta avec le curé de Saint-Eustache, que la dépouille de Molière ne finisse pas dans l’anonymat des catacombes comme le voulait la destinée des comédiens, mais qu’il serait enterré dans le plus grand secret au cimetière Saint-Joseph, au croisement des rues du Croissant, Montmartre et Saint-Joseph « sans aucune pompe et avec deux prêtres seulement et hors des heures du jour et qu’il ne sera fait aucun service pour lui, ni dans la paroisse, ni ailleurs. ». En outre, la pierre tombale ne devait comporter aucune inscription, le curé nota tout de même au registre des enterrements « Jean-Baptiste Poquelin, tapissier » (titre officiel de Molière à la cour du roi). Fin du premier acte.

Deux décennies plus tard, La Fontaine meurt à son tour mais lui, deux ans auparavant, avait déclaré renoncer à la publication  de contes et de fables, s’était soumis à des exercices religieux  quotidiens et avait promis de n’écrire que des ouvrages « pieux ». Mort de la tuberculose, il aurait été enterré au cimetière des Innocents, qui dépend de la paroisse Saint Eustache. Trente ans plus tard l’abbé Olivet écrit dans son Histoire de l’Académie française, qu’en fait, La Fontaine aurait été enterré près de Molière à Saint-Joseph « à l’endroit même où Molière l’avait été 22 ans avant » (2). Les années passent épaississant le mystère. Fin du deuxième acte.

Honneur aux grands Hommes

En 1792, fut créé le Musée des Monuments français, dirigé par le peintre Alexandre Lenoir. La Révolution fut en quête de grandes figures qui amenèrent le siècle des Lumières, pour y être accueillies. La Fontaine et Molière furent choisis avec d’autres et, le 6 juillet de la même année, on exhuma leurs restes. Mais voilà, personne n’était sûr de l’endroit exact où se trouvait la tombe anonyme renfermant le corps de Molière mais on se souvint de la déclaration du nommé Olivet… Induits en erreur, les révolutionnaires pensèrent, à tort probablement, qu’elle était à côté de celle de La Fontaine. On exhuma donc les restes présumés pour les transporter au fameux musée. Fin de l’acte trois.

Musée des Monuments français, la Salle du XVIIe siècle par Cochereau, 1816 (musée Carnavalet)

L’affaire semble close avec ce tour de passe-passe,  mais sans authentification sérieuse des restes de Molière… Dont acte. S’il y avait bien une chance infime que Molière ait bien été exhumé à Saint-Joseph, en revanche, on a la certitude de nos jours, grâce aux recherches de nos historiens contemporains dans les registres, que La Fontaine avait bien été enterré au cimetière des Innocents et que, par conséquent, ses restes ne pouvait pas être ceux du Musée des Monuments français exhumés à Saint-Joseph. Le cimetière des Innocents avait été fermé le 10 juin 1786 et les ossements qu’il renfermait transférés dans les catacombes, probablement, parmi ces derniers, ceux de La Fontaine.

Tombe de La Fontaine au cimetière du Père Lachaise (©AdobeStock)

Quid de Molière ? Les dernières investigations des historiens amènent à penser que ce dernier aurait eu deux sépultures. À la demande Louis XIV qui le portait dans son estime, Molière aurait tout de même été enterré « officiellement » près de la Croix centrale du cimetière Saint-Joseph, pour peu de temps. Le désir du roi ayant été satisfait, le corps de Molière aurait immédiatement été déplacé dans un coin plus discret, avec les suicidés et les mort-nés. En 1796, ce cimetière est fermé à son tour pour cause d’insalubrité et les 40 000 corps qu’il contient (dont celui de Molière) rejoignent les catacombes. Il reste qu’en ce début de 19e siècle, la supercherie demeure et les dépouilles de nos deux personnages sont « officiellement » au Musée des Monuments français. L’affaire arriverait-elle à son terme ?

Tombe de Molière au cimetière du Père Lachaise (wikipédia)

Pas tout à fait. En 1804 est créé le cimetière « vedette » de la ville de Paris : le Père Lachaise. Aménagé comme un jardin anglais par l’architecte Brongniard, il offre la particularité d’être ouvert aux visites du public, curieuse idée mal reçue par les parisiens qui trouvent ce cimetière trop éloigné du centre, situé qui plus est dans un quartier « pauvre et populaire », avec des concessions trop onéreuses. En dix ans, il n’accueillera que 2 000 privilégiés.

C’est alors qu’en 1816, on ordonne la fermeture du Musée des Monuments français. Ce sera l’occasion de redorer le blason du cimetière du Père Lachaise en y transférant, en 1817, les dépouilles de La Fontaine et de Molière, côte à côte, comme le veut la croyance bien ancrée. Voilà la réponse à la question : comment est-il possible que des personnalités disparues  en 1673 et 1695 soient enterrées dans un cimetière créé en 1804 ? Dernier acte de cette aventure post-mortem.

Les deux tombes côte à côte au Père Lachaise (wikipédia)

Pour conclure

C’est alors que le « Père Lachaise » prit son essor. Seulement dix ans plus tard, les visiteurs pouvaient admirer plus de 33 000 tombes de parisiens honorés de partager l’éternité avec nos deux célébrités. De nos jours, 70 000 sépultures de simples citoyens ou de personnages remarquables reçoivent la visite de trois millions de touristes venus du monde entier. L’opération de promotion de 1817 a porté ses fruits… mais les restes de La Fontaine et de Molière sont-ils vraiment là ? Qu’importe, laissons cette triste histoire retourner aux oubliettes du temps. Ces deux monuments de la littérature sont désormais symboliquement côte à côte et le souvenir de ces illustres personnages, restant vivace dans l’esprit des écoliers, est perpétué.  



Les artistes au tombeau de Molière, 300e anniversaire de sa naissance, Père Lachaise, 1922 (Agence Rol/Catalogue-Bnf)



Le 14/4/28, les amis de La Fontaine au Père Lachaise, O. de Gourcuff,  livre en mains pour célébrer l'anniversaire de la mort du poète (Agence Rol/Catalogue Bnf)

 

Patrick PLUCHOT

Sources :

-  Article du blog : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2021/04/quisuis-je-ma-sepulture-au-cimetiere.html#more

- Wikipédia-images :


-       Jean-Pierre Collinet, Communication au XXVe congrès de l’Association, in La Fontaine et Molière, le 26 juillet 1973, article persée.fr, 1974

-       Gallica.Bnf.fr

(1) : Voir le site :

https://books.google.fr/books?id=bYlK0AMqrEQC&printsec=frontcover&hl=fr&source=gbs_ge_summary_r&cad=0#v=onepage&q&f=false

(2) : Voici un extrait de la communication faite par le Docteur A. Corlieu à la Société Historique de Château-Thierry en 1900 :

[voici ce qu’on lit dans le tome XII, page 183, au Cabinet des titres de la Bibliothèque nationale, pour l’année 1695, du 13 avril – M. DE LA FONTAINE  : « Il avoit eté receu à I'Académie françoise le 2 may 1684, à la place de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État. Il étoit de Château-Thierry. Il fit ses Pasques dimanche de la Quasimodo, 10 avril, tomba malade le lendemain lundy et mourut le mercredy 13 entre une heure et deux heures après dîner. Il a été maistre des Eaux et Forests, charge qu'il a exercé (sic) durant vingt ans. Son père etoit aussi maistre des Eaux Forests. » La Fontaine a très probablement succombé à la maladie qu’on appelle la pneumonie des vieillards.

On lit dans le registre des sépultures de la paroisse Saint-Eustache, folio 148 : «Le jeudy quatorzième ] (avril 1695) [deffunct Jean De La Fontaine, un des quarante de I'Acad. françoise, âgé soixante-seize ans, demeurant rue Platrière, à l'Hostel Derval (sic) décédé le treizième du présent mois, a esté inhumé au cimetière des Saints Innocents. Signé CHANDELET »

Figure un reçu de 64 livres, 10 sols, ce qui était une somme qu'un pauvre n'aurait pu régler pour des obsèques. On ne sait qui a payé cette somme. Pierre Clarac dans La Fontaine, oeuvres complètes, T. II, oeuvres diverses, Bibliothèque de La Pléiade, tableau chronologique, p. XLVII) indique : Ce document prouve l'erreur commise par d'Olivet (p. 311) selon qui le poète "fut enterré dans le cimetière de Saint-Joseph, à l'endroit même où Molière avait été mis 22 ans auparavant. »
Il est à signaler que l'âge noté sur l'acte de décès est inexact.]


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