La
Fontaine et Molière
Compagnons d'éternité ?
Tombes de La Fontaine et de
Molière, Père Lachaise, photographie de presse, 1925 (Agence Rol/Catalogue-Bnf)
Les incontournables
On
peut dire que durant leur parcours scolaire, du Cours préparatoire au
Baccalauréat, tous les élèves vont rencontrer La Fontaine et son bestiaire, au
détour d’une récitation ou d’une explication de texte.
Une autre figure emblématique hantera leurs cours : Molière, l’un des
auteurs les plus joués de tous temps et dans tous lieux, enseigné lui aussi,
mais plus au collège et au lycée, bien qu’il fasse fréquemment des incursions à
l’école élémentaire. La première rencontre des élèves avec le théâtre ne se
fait-elle pas quelques fois au gré d’une de ses scénettes ? Deux auteurs
portés au panthéon scolaire mais au destin mystérieux…
Voici deux
hommes de lettres qui naquirent à peu d’intervalle : Jean de La Fontaine,
le fabuliste (8 juillet 1621-13 avril 1695) et Jean-Baptiste Poquelin – dit Molière,
le génie du théâtre français (15 janvier 1622-17 février 1673). Se
connurent-ils ? Furent-ils amis ? Sans aller jusqu’à une amitié, il
est vraisemblable qu’ils aient participé à la rédaction du pamphlet-manuscrit
de 6 600 vers : L’Innocence
persécutée, « anonyme » et non daté, dénonçant les irrégularités
du procès du surintendant Fouquet (leur bienfaiteur) et les manœuvres de
Colbert pour obtenir la condamnation de son rival (1). Au-delà de ça, les deux hommes ne se
fréquentèrent guère, comme le note Jean-Pierre Collinet : « Entre les deux génies frères du poète
et de l’auteur comique, les évidentes affinités ne doivent pas masquer les
oppositions plus subtiles. Ils sont de la même famille, sans pour autant se
ressembler, comme il se voit souvent : l’un plus fort, tourné vers le
monde extérieur et l’action ; l’autre plus frêle, tourné davantage vers le
monde intérieur et le rêve, qui résiste et qui plie, comme un roseau. » Contribution au XXVe congrès de l’Association
La Fontaine et Molière, 26 juillet
1973.
Une rencontre fantasmée de La
Fontaine et Molière dans une peinture réalisée vers 1890 par le peintre
français Jean-Léon Gérôme. Exécutée à l'huile sur toile,
l'œuvre représente les deux auteurs en train de discuter dans un cabinet de
travail.
Le mystère des tombes de Molière et de La Fontaine
La mort de
Molière est pour le moins « embarrassante » pour le clergé. À cette
époque où l’influence religieuse est forte, les comédiens sont excommuniés d’office…
Sauf s’ils renoncent à leur profession avant, par écrit, ou sur leur lit de
mort en recevant l’extrême onction. Ils ont droit alors à une sépulture et une
cérémonie religieuse. Molière s’est écroulé sur scène dans la soirée du 17
février 1673, en jouant Le Malade
imaginaire pour la 4e fois, mais n’y est pas mort. Rapidement transporté
chez lui rue de Richelieu, il aurait demandé les derniers sacrements :
deux prêtres refusèrent de venir et un troisième arriva trop tard.
Molière n’aurait
donc pas droit à une sépulture religieuse pas plus qu’il n’eut droit à un
mariage religieux malgré qu’il fut « protégé du roi », d’où le
malaise. Un compromis fut trouvé, l’archevêque de Paris accepta avec le curé de
Saint-Eustache, que la dépouille de Molière ne finisse pas dans l’anonymat des catacombes
comme le voulait la destinée des comédiens, mais qu’il serait enterré dans le
plus grand secret au cimetière Saint-Joseph, au croisement des rues du
Croissant, Montmartre et Saint-Joseph « sans
aucune pompe et avec deux prêtres seulement et hors des heures du jour et qu’il
ne sera fait aucun service pour lui, ni dans la paroisse, ni ailleurs. ».
En outre, la pierre tombale ne devait comporter aucune inscription, le curé nota
tout de même au registre des enterrements « Jean-Baptiste Poquelin,
tapissier » (titre officiel de Molière à la cour du roi). Fin du premier
acte.
Deux décennies
plus tard, La Fontaine meurt à son tour mais lui, deux ans auparavant, avait
déclaré renoncer à la publication de
contes et de fables, s’était soumis à des exercices religieux quotidiens et avait promis de n’écrire que
des ouvrages « pieux ». Mort de la tuberculose, il aurait été enterré
au cimetière des Innocents, qui dépend de la paroisse Saint Eustache. Trente
ans plus tard l’abbé Olivet écrit dans son Histoire
de l’Académie française, qu’en fait, La Fontaine aurait été enterré près de
Molière à Saint-Joseph « à l’endroit
même où Molière l’avait été 22 ans avant » (2). Les années passent épaississant le mystère. Fin du
deuxième acte.
Honneur aux grands Hommes
En 1792, fut
créé le Musée des Monuments français, dirigé par le peintre Alexandre Lenoir. La
Révolution fut en quête de grandes figures qui amenèrent le siècle des Lumières,
pour y être accueillies. La Fontaine et Molière furent choisis avec d’autres
et, le 6 juillet de la même année, on exhuma leurs restes. Mais voilà, personne
n’était sûr de l’endroit exact où se trouvait la tombe anonyme renfermant le
corps de Molière mais on se souvint de la déclaration du nommé Olivet… Induits
en erreur, les révolutionnaires pensèrent, à tort probablement, qu’elle était à
côté de celle de La Fontaine. On exhuma donc les restes présumés pour les
transporter au fameux musée. Fin de l’acte trois.
Musée des Monuments français, la Salle du XVIIe siècle par
Cochereau, 1816 (musée Carnavalet)
L’affaire semble
close avec ce tour de passe-passe, mais sans
authentification sérieuse des restes de Molière… Dont acte. S’il y avait bien
une chance infime que Molière ait bien été exhumé à Saint-Joseph, en revanche,
on a la certitude de nos jours, grâce aux recherches de nos historiens
contemporains dans les registres, que La Fontaine avait bien été enterré au
cimetière des Innocents et que, par conséquent, ses restes ne pouvait pas être
ceux du Musée des Monuments français exhumés à Saint-Joseph. Le cimetière des
Innocents avait été fermé le 10 juin 1786 et les ossements qu’il renfermait transférés
dans les catacombes, probablement, parmi ces derniers, ceux de La Fontaine.
Tombe de La Fontaine
au cimetière du Père Lachaise (©AdobeStock)
Quid de Molière ?
Les dernières investigations des historiens amènent à penser que ce dernier
aurait eu deux sépultures. À la demande Louis XIV qui le portait dans son
estime, Molière aurait tout de même été enterré « officiellement »
près de la Croix centrale du cimetière Saint-Joseph, pour peu de temps. Le
désir du roi ayant été satisfait, le corps de Molière aurait immédiatement été
déplacé dans un coin plus discret, avec les suicidés et les mort-nés. En 1796, ce
cimetière est fermé à son tour pour cause d’insalubrité et les 40 000 corps
qu’il contient (dont celui de Molière) rejoignent les catacombes. Il reste qu’en
ce début de 19e siècle, la supercherie demeure et les dépouilles de
nos deux personnages sont « officiellement » au Musée des Monuments
français. L’affaire arriverait-elle à son terme ?
Tombe de Molière
au cimetière du Père Lachaise (wikipédia)
Pas tout à fait.
En 1804 est créé le cimetière « vedette » de la ville de Paris :
le Père Lachaise. Aménagé comme un jardin anglais par l’architecte Brongniard,
il offre la particularité d’être ouvert aux visites du public, curieuse idée
mal reçue par les parisiens qui trouvent ce cimetière trop éloigné du centre,
situé qui plus est dans un quartier « pauvre et populaire », avec des
concessions trop onéreuses. En dix ans, il n’accueillera que 2 000 privilégiés.
C’est alors qu’en
1816, on ordonne la fermeture du Musée des Monuments français. Ce sera l’occasion
de redorer le blason du cimetière du Père Lachaise en y transférant, en 1817,
les dépouilles de La Fontaine et de Molière, côte à côte, comme le veut la
croyance bien ancrée. Voilà la réponse à la question : comment est-il
possible que des personnalités disparues en 1673 et 1695 soient enterrées dans un cimetière
créé en 1804 ? Dernier acte de cette aventure post-mortem.
Les deux tombes
côte à côte au Père Lachaise (wikipédia)
Pour conclure
C’est alors que
le « Père Lachaise » prit son essor. Seulement dix ans plus tard, les
visiteurs pouvaient admirer plus de 33 000 tombes de parisiens honorés de
partager l’éternité avec nos deux célébrités. De nos jours, 70 000 sépultures
de simples citoyens ou de personnages remarquables reçoivent la visite de trois
millions de touristes venus du monde entier. L’opération de promotion de 1817 a
porté ses fruits… mais les restes de La Fontaine et de Molière sont-ils
vraiment là ? Qu’importe, laissons cette triste histoire retourner aux
oubliettes du temps. Ces deux monuments de la littérature sont désormais symboliquement
côte à côte et le souvenir de ces illustres personnages, restant vivace dans l’esprit
des écoliers, est perpétué.
Les artistes au tombeau de Molière, 300e anniversaire
de sa naissance, Père Lachaise, 1922 (Agence Rol/Catalogue-Bnf)
Le 14/4/28, les amis de La Fontaine au Père Lachaise, O.
de Gourcuff, livre en mains pour célébrer
l'anniversaire de la mort du poète (Agence Rol/Catalogue Bnf)
Patrick
PLUCHOT
Sources :
- Article du blog : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2021/04/quisuis-je-ma-sepulture-au-cimetiere.html#more
-
Wikipédia-images :
-
Jean-Pierre Collinet, Communication au XXVe congrès de l’Association,
in La Fontaine et Molière, le 26
juillet 1973, article persée.fr, 1974
-
Gallica.Bnf.fr
(1) : Voir le site :
(2) : Voici un extrait de la communication faite par le Docteur A.
Corlieu à la Société Historique de Château-Thierry en 1900 :
[voici ce qu’on lit dans le tome XII, page 183, au Cabinet des
titres de la Bibliothèque nationale, pour l’année 1695, du 13 avril – M. DE LA
FONTAINE : « Il avoit eté receu à I'Académie
françoise le 2 may 1684, à la place de Jean-Baptiste Colbert, ministre d'État. Il
étoit de Château-Thierry. Il fit ses Pasques dimanche de la Quasimodo, 10
avril, tomba malade le lendemain lundy et mourut le mercredy 13 entre une heure
et deux heures après dîner. Il a été maistre des Eaux et Forests, charge qu'il
a exercé (sic) durant vingt ans. Son père etoit aussi maistre des Eaux Forests. »
La Fontaine a très
probablement succombé à la maladie qu’on appelle la pneumonie des vieillards.
On
lit dans le registre des sépultures de la paroisse Saint-Eustache, folio 148 :
«Le jeudy quatorzième ]
(avril 1695) [deffunct Jean De La Fontaine, un des quarante de I'Acad.
françoise, âgé soixante-seize ans, demeurant rue Platrière, à l'Hostel Derval
(sic) décédé le treizième du présent mois, a esté inhumé au cimetière des
Saints Innocents. Signé CHANDELET »
Figure un reçu de 64 livres, 10 sols, ce qui était une
somme qu'un pauvre n'aurait pu régler pour des obsèques. On ne sait qui a payé
cette somme. Pierre Clarac dans La
Fontaine, oeuvres complètes, T. II, oeuvres diverses, Bibliothèque de La
Pléiade, tableau chronologique, p. XLVII) indique : Ce document prouve l'erreur
commise par d'Olivet (p. 311) selon qui le poète "fut enterré dans le cimetière de Saint-Joseph, à l'endroit même
où Molière avait été mis 22 ans auparavant. »
Il est à signaler que l'âge noté sur
l'acte de décès est inexact.]













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