jeudi 5 mars 2026

"Jeunes Années" ou la presse enfantine

 

Souvenir de nos « Jeunes Années»

Huit années de l’Almanach magazine de l’écolier et de l’écolière, 1955-1956-1957-1958-1959-1960-1961-1964

Maître, les « Jeunes Années » sont arrivés ?

Voilà la question récurrente que posaient les écoliers, lecteurs assidus du  Jeunes Années-Almanach de l’écolier et de l’écolière que proposait la Coopérative scolaire depuis l’année 1953. Édité par les « Francs et Franches camarades », l’almanach devint le Jeunes années magazine en 1956. Bandes dessinées, littérature pour enfants, documentaires illustrés et travaux manuels réunis dans un seul album, quelle aubaine !

(collection privée)

Imprimé fin 1952, le numéro 1 du journal Jeunes Années paraît donc en début d’année 1953. Si les éditeurs, producteurs et distributeurs sont Les Francs et les Franches Camarades de Paris (les « Francas »), les autorités de tutelle sont la Ligue française de l’enseignement et de l’éducation permanente et la Confédération des œuvres laïques. La Fédération nationale des Francas est un mouvement populaire créé en 1944 à l’initiative de militants issus des Éclaireuses Éclaireurs de France, des Ceméa (Centres d’entrainement aux méthodes d’éducation active) et des Auberges de Jeunesse. Cette association complémentaire à l’école fut rapidement reconnue d’utilité publique et agréée par différents ministères. Elle regroupa bientôt 81 associations départementales.

(collection privée)

Ce premier almanach à la présentation attrayante fut hautement parrainé par le ministère de l’Education Nationale. Bien que destiné aux écoliers, il présentait aussi un intérêt pour les familles car il contenait, outre des rubriques éducatives et récréatives, des chapitres présentant clairement à un public plus large, les nouveautés scolaires et périscolaires méconnues : fonctionnement de l’école, les colonies de vacances, les bourses d’études, les œuvres sociales, l’assurance scolaire, les allocations familiales, entre autres. Il fut produit sous la responsabilité de Fernand Bouteille, ancien directeur du journal Les Éclaireurs en 1931 (père de Romain Bouteille) et de Jean-Auguste Sénèze, résistant, Secrétaire général du Syndicat National des Instituteurs de 1944 à 1946, puis secrétaire général de la Ligue de l’enseignement.



(collection privée)

Le Jeunes Années va paraître de 1953 à 1956 sous forme d’almanach, avec pour sous-titre Almanach de l’écolier et de l’écolière-Revue active des Francs et Franches camarades, avant de se transformer en magazine. L’almanach paraîtra en numéro spécial jusqu’en 1957.


(collection privée)

Le magazine paraîtra du N°1 d’octobre 1956, au N°177/178 de juin 1987, de 6 à 10 numéros par an. En 1971, Jeunes années magazine, suivant la mode des « tranches d’âge », va donner naissance à deux revues produites en parallèle : Jeunes années. Revue de lecture et d’activité, pour la tranche d’âge des 3-8 ans et J.A. Jeunes années magazine. La revue active des garçons et des filles de 8-13 ans qui prend la suite et continue la numérotation du précédent Jeunes années magazine. Bouteille et Sénèze continuent d’en fixer les objectifs et le journal suscite de nombreux commentaires (1)

Jeunes Années Magazine, 8e année, N°4/5, 1960 (collection privée)

Dans le Jeunes années magazine, on retrouve, par numéros, ce que l’almanach proposait annuellement, à savoir :

-       Des contes, récits, extraits d’œuvres littéraires, proverbes.

-       Des documents sur l’histoire, les découvertes scientifiques et techniques, la connaissance du monde et de la nature.

-       Des activités manuelles : construction de jeux, d’instruments de musique, des fiches de bricolage.

-       Des rubriques sur l’école : le monde scolaire, le métier d’écolier, les organismes d’orientation, les filières d’enseignement.

-       Des jeux et des dessins à colorier, des découpages, des chants, des bandes dessinées.




(collection privée)

De 1959 à 1961, on trouve parfois, encarté, un supplément, Pattes, édité par la branche des Louveteaux des Éclaireurs de France, qui donne des nouvelles des « meutes » et de leurs manifestations : camps et kermesses.



(collection privée)

C’est à partir de 1962 que les numéros se spécialisent par tranches d’âge. Pour les 4-8 ans, on y trouve surtout des coloriages, des découpages, des pliages, des jeux de logique, de stimulation de l’imagination, d’éveil, mais aussi des lectures-observations, des poésies, des conseils pour les mamans, qui, au fil du temps, se transforment en véritable rubrique pour les parents sous forme d’un encart détachable de 12 pages. Il existe aussi des numéros « images » destinés aux tout petits.



(picclick)

Les numéros spéciaux destinés aux 8-12 ans privilégient les activités de loisirs sous le nom de « Récréation ». Ils proposent des articles pour lire, regarder, se renseigner, comprendre les hommes et les choses, pour chanter et jouer, des reportages, des activités de construction et d’animation.


(picclick)

Pour les 12-15 ans, les rubriques sont plus complexes. On y trouve l’histoire du monde, les problèmes pour l’an 2000, des articles pour « mieux se connaître », des activités de bricolage plus ardues (construction de jeux individuels, collectifs, pour frère et sœur, pour améliorer l’aménagement de la maison), des recettes de cuisine, des conseils scolaires et d’orientation, des chants, un courrier des lecteurs.



Jeunes Années Magazine, numéro spécial, 1980 (collection privée)

La naissance de Gullivore

En 1987, J.A. Jeunes années magazine-La revue active des garçons et des filles de 8 à 13 ans devient Gullivore, trimestriel pour les 3-8 ans, puis les 9-14 ans. Ce sera un journal d’éveil dans la mouvance laïque qui s’appuie sur l’interactivité enfants, parents, éducateurs et sur l’expérience de terrain des patronages des jeudis après-midi, devenus les centres de loisirs du mercredi. Il réserve une part importante aux activités d’expression (tissage ou marionnettes par exemple). Il paraîtra jusqu’en 1997 dans 61 numéros.



Premier numéro de Gullivore, septembre 1987 (collection privée)

Les objectifs de l’équipe de rédaction restent inchangés : « Un magazine conçu par des éducateurs en liaison avec les enfants. Gullivore est réalisé en fonction d’un certain nombre de principes pédagogiques : privilégier les activités comme un moyen d’appréhender le monde, développer l’esprit de recherche, d’invention et de créativité des 9-14 ans. Il équilibre les textes, les informations et les propositions d’activités, avec la volonté d’intéresser et de distraire au maximum les enfants. D’une présentation très soignée, il propose aussi une grande variété de styles, de façon à contribuer à l’éducation esthétique des enfants » (Éditorial de février 1989).


Gullivore N°5, septembre 1988 (collection privée)

Les contenus de Gullivore :

-       Lire : histoires, poèmes, contes, récits thématiques.

-       Activités à faire en groupe.

-       Dossiers d’actualité : découvertes de lieux, des civilisations, de la nature, des techniques.


(collection privée)

Au fil du temps, les numéros vont devenir de plus en plus thématiques et spécialisés :

-       Activités pour les Cours complémentaires (6e-5e) : bois, énergie, marionnettes, cuisine.

-       Publication d’Animateur : numéros à l’intention des éducateurs, animateurs, enseignants, parents, dans les domaines de l’animation et des sciences ; information à l’intention des parents.

-       Jeux pour distraire et aiguiser le sens de l’observation, bandes dessinées.

Un peu d’histoire



Journal d’Education, année 1777 (gallica.Bnf)

L’affaire n’est pas nouvelle. Six ans après la publication de l’Émile, le manuel d’éducation de Jean-Jacques Rousseau, c’est en 1768 qu’apparaît dans la presse parisienne, le premier journal pour enfants, Le Journal d’éducation, dans une France où si peu d’enfants sont alors scolarisés. Il s’adresse évidemment à une élite sous la forme moralisante d’une conversation entre un fils et son père ou d’un grand frère, une grande sœur à leur petit frère. La loi Guizot de 1833 sur le développement de l’instruction va élargir considérablement le « panel » des lecteurs en herbe, ce qui n’échappera pas aux écrivains. Quelques journaux fleurissent, y compris un, que l’on pourrait taxer de « féministe », Le Journal de mademoiselle. Les grands éditeurs ne sont pas en reste et vont bientôt se lancer à leur tour dans la presse enfantine.



La Semaine des enfants, « Défauts des enfants. Le touche-à-tout », Bertall, 1857 (gallica.Bnf)

En 1857 Louis Hachette crée La Semaine des enfants, un hebdomadaire publiant des histoires « en images » pour enfants et, en particulier, des extraits de livres de la Comtesse de Ségur. En 1864, Jean Macé (créateur de la Ligue française de l’enseignement lance Le Magasin d’éducation et de récréation avec Pierre-Jean Stahl, journal dans lequel Jules Verne vulgarise ses écrits en direction des enfants. La plupart des grands écrivains (de Chateaubriand à Dumas, en passant par Balzac et Musset) feront de même dans différentes publications.


Le Magasin d’éducation et de récréation, N°1 de l’année 1867 (gallica.Bnf)

La défaite de 1870 attise l’idée de revanche qui sera développée dans Le Journal de la jeunesse ou Le Petit Français illustré promouvant l’amour de la Patrie.



(gallica.Bnf)

Une fracture va naître après la loi de Séparation des Églises et de l’État. D’un côté une presse résolument laïque et de l’autre une presse restée catholique et traditionnelle à l’image du journal Noël, créé en 1895 par la Maison de la bonne presse (futur Bayard Presse) qui va devenir L’Écho de Noël en 1906, destiné aux enfants des parents refusant l’école laïque. 


(gallica.Bnf)

Ce début de siècle va voir la naissance d’une presse pour enfants plus libérée. On commencera de parler d’« illustrés », le texte diminuant au profit de l’image. Les mœurs évoluent et vont naître une presse pour garçons, et une presse pour filles, avec Lisette, La Semaine de Suzette ou encore Bernadette (1914).


(Collection privée)


« L’illustré catholique pour les petites filles » (collection privée)

En 1914, tous les héros des « illustrés » partent au front : Bécassine, les Pieds nickelés, Bibi Fricotin… Il faudra attendre la fin des années 1920 pour un retour à la paix et un élan nouveau à travers un hebdomadaire pour enfants plus « journalistique » croisant reportages, enquêtes, interviews : Benjamin, produit en 1929 par un certain Jaboune… qui n’était autre que Jean Nohain, hé oui, déjà ! De quoi en voir 36 chandelles (clin d’œil à ses admirateurs).


1er numéro de Benjamin, 14 novembre 1929 (gallica.Bnf)

Les années 1930 voient l’arrivée des « Comics » américains, très mal accueillis en France par les éducateurs et les parents d’élèves et dont beaucoup seront interdits en 1939, sauf peut-être Mickey, une bande dessinée destinée aux adultes qui va vite adapter ses bulles de dialogues à la classe enfantine. En 1940, certains journaux reprennent leur édition en zone libre, tout en changeant de titre, pour plaire au Régime de Vichy : Bayard devient Jean-Paul tandis que Bernadette devient Marie-France.


Le premier journal de Mickey, 1934 (rakuten.com)

Cœurs Vaillants, un journal créé en 1929 par un groupe d’ecclésiastiques et de quelques laïques connaitra son heure de gloire, de juin 1940,  à décembre 1945, sous le nom d’Âmes Vaillantes. À l’origine destiné aux jeunes des patronages, il n’était pas vendu en kiosque mais distribué à la sortie de la messe. Arrêté à la Libération, il n’eut l’autorisation de reparaître qu’en mai 1946 sous le titre fleuve de Belles histoires de vaillance-Message aux CŒURS VAILLANTS. Il proposa alors beaucoup d’extraits de Tintin.



(gallica.Bnf)

Dans une tout autre mouvance fut créé pendant la Seconde Guerre mondiale, Le Jeune Patriote, publié par l’Union de la Jeunesse Républicaine de France (UJRF) et lié  à ses débuts à certains mouvements résistants communistes. Ce journal comportait quelques bandes dessinées et 42 numéros furent publiés entre 1942 et 1945. Bizarrement, le N°31 du 1er juin 1945 prend le titre de Vaillant… mais garde son sous-titre de Le Jeune Patriote. Il devient bimensuel et, dans le numéro 397, sous l’égide d’Arnal et de Pierre Olivier, apparaît Pif le chien qui jusqu’ici amusait les lecteurs de L’Humanité depuis 1948, Pif qui va devenir la mascotte de Vaillant. Il donnera un jour son nom au journal.



(rakuten)

À l’évidence, dès les origines, l’influence idéologique s’est manifestée à toutes les époques. Le cas flagrant est celui du Téméraire, revue illustrée pour les jeunes, de tendance collaborationniste qui fut publiée à Paris du 15 janvier 1943 au 1er août 1944. Pascal Ory en a proposé une analyse exemplaire (2).


(gallica.Bnf)

C’est bien à partir des années 1950 que la presse va s’intéresser aux plus petits de la tranche d’âge des 3-7 ans avec la naissance de Perlin et Pinpin et Jeunes Années. Du reste, les journaux pour filles se feront rares, la presse enfantine devenant unisexe. On privilégiera alors, des parutions respectant les tranches d’âge : 3-7 ans, 8-14 ans, puis plus tard celle des adolescents avec une presse plus « à la mode » : Salut les copains ou OK. Les années 1980, quant à elles, vont voir apparaître une nouvelle tranche d’âge, les 18 mois-3 ans.  mais ceci est une autre histoire.


Perlin et Pinpin-Les joyeux nains, N°19, 3e année, dimanche 11 mai 1958 (rakuten)

De nos jours, la presse enfantine fait face à la concurrence très forte de l’audiovisuel. Elle doit redoubler d’ingéniosité et surtout de « marketing », dans chaque tranche d’âge les journaux doivent maintenir l’attention des petits lecteurs et les amener aux journaux des suivantes.


(lescopainsd-abord.com)

En guise de conclusion

« La presse enfantine est avant tout un écrit de communication qui se veut médiatique dont l’école du passé ne s’est pas encore emparée pour la momifier, à l’inverse du livre, qui fait l’objet de lectures suivies et subit l’inévitable explication de textes. » Anne-Marie Filiole, SCD de l’Université de la Rochelle, 1988.

Ainsi pourrait être définit la presse enfantine des années 2000 : une liberté de lecture pour les enfants dégagée de l’autoritarisme pédagogique de l’école. Mais ce serait oublier que cette presse est une entreprise commerciale qui doit « fidéliser » son public. L’éditeur de ces revues doit fabriquer le meilleur produit possible pour être lu par les enfants, souvent influencés par leur entourage d’adultes. L’édition de livre fait souvent preuve d’un souci littéraire, éloigné de la nécessité de lecture des exigences commerciales, contrairement aux journaux qui proposent des textes courts, découpés en épisodes, qui seraient paraît-il plus accessibles aux enfants, interdisant par le fait à leurs auteurs d’écrire pour un second niveau de lecture.

Le livre n’aurait-il pas perdu d’avance face à cette concurrence d’une presse aux méthodes commerciales agressives ? La politique des tranches d’âge facilite le repérage et balise le chemin « du biberon au lycée » ; l’abonnement permet à l’enfant de recevoir directement sa revue ce qui lui donne un sentiment de reconnaissance ; l’information publicitaire est plus intrusive et plus percutante pour les journaux et revues que pour les livres ; pour finir, la fidélisation passe aussi par ces innombrables gadgets offerts avec chaque numéro et la possibilité d’appartenir à un club… Cette belle mécanique n’entraine-t-elle pas un inéluctable « comportement de lecture » indépendant des apprentissages fondamentaux définis par les programmes de l’éducation nationale ? La presse enfantine ne serait-elle pas devenue une école parallèle avec ses sollicitations de lecture, d’écriture, d’activités d’éveil ?

C’est assurément l’opinion du CLEMI (Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information) qui milite depuis plusieurs décennies pour faire entrer la presse à l’école mais en lui appliquant une « pédagogie médiatique » introduisant l’esprit critique nécessaire au décryptage de l’information. Il s’agit là d’une éducation aux médias et à l’information et notamment en faisant découvrir aux élèves l’univers de la presse et en leur permettant d’en comprendre les enjeux culturels et démocratiques. L’action phare se situe chaque année au mois de mars lors de la Semaine de la presse et des médias dans l’École. Sa 37e édition aura lieu pour l’année 2026 du 23 au 28 mars et participera pleinement, comme chaque année, au parcours citoyen inscrit dans le projet global de formation des élèves défini par le socle commun de connaissances, de compétences et de culture.

Cette semaine d’action mobilise chaque année 3 millions d’élèves, plus de 290 000 enseignants et plus de 840 partenaires médias, associatifs et institutionnels engagés aux côtés du CLEMI pour rendre possible cette action citoyenne.

Patrick PLUCHOT

Retrouvez quelques 343 périodiques en images, publiés de 1843 à 2010 sur le très fouillé site :  https://fanzines.fr/historiqueperiodiques.html

 

(1) : Quelques commentaires :  

« Joyeux, avenant, utile, voici ce premier Jeunes années, votre nouvel ami. Feuilletez-le : il est bourré d’images ; lisez-le : il vous apprendra des choses passionnantes ; conservez-le : il vous guidera et vous amusera tout au long de l’année [...]. Jeunes années vous apporte enfin une gerbe de connaissances qui vous seront utiles, même si elles ne sont pas strictement scolaires : lire un dessin, apprécier un poème, affiner sa sensibilité, réaliser un travail pratique, toutes ces acquisitions développent l’intelligence, le goût et la possibilité de se rendre utile » (J.A. Senèze, n° 1, 1953).

« L’homme n’est grand que par sa possibilité de comprendre le monde dans lequel il vit et il ne comprend ce monde [...] que par l’application constante de son esprit à l’observation de tout ce qui, de près ou de loin, l’entoure. Nous avons des yeux pour voir et pour lire, des oreilles pour écouter, des doigts pour agripper, un nez pour sentir, un palais pour goûter... et surtout un esprit pour comprendre [...]. Maintenant que Jeunes années magazine est votre ami, vous allez connaître un immense tas de choses nouvelles [...]. Ouvrez tout grand les yeux, Jeunes années magazine vous prend la main et part avec vous à la conquête du monde » (Éditorial octobre 1956).

« Les Jeunes années doivent être une préparation à la vie. Jamais une telle préparation n’a été aussi nécessaire dans un monde de plus en plus complexe que le progrès technique transforme à un rythme accéléré. Ces pages aideront également les jeunes lecteurs à prendre conscience de l’importance des relations internationales et des devoirs nouveaux qui s’imposent aux hommes de notre temps » (Roux, directeur de la Jeunesse et des sports, janvier 1958).

C’est M. Lebettre, directeur des enseignements élémentaires et complémentaires qui précise dans le premier numéro « spécial moins de 8 ans » dont le tirage global a atteint 265 000 exemplaires : « Instruire et plaire. La formule [...] a présidé à la composition de l’album spécial que Jeunes années destine aux cadets de ses lecteurs [...]. Elle a été adaptée, avec un goût très sûr, aux intérêts des moins de huit ans [...]. Les éducateurs apprécieront davantage encore le souci de provoquer l’attention, la réflexion et l’application [...]. L’enfant devient ainsi l’artisan de son propre plaisir ».

 (2) : Vous avez dit influence idéologique ? L’exemple du Téméraire (1943-1944) :


« Publié de janvier 43 à août 44 sous les dehors anodins d'un journal bien fait, réalisé à l'imitation du mode américain selon les critères journalistiques de l'époque, il présente des pages didactiques, un conte, des chroniques, des rubriques, des récits et diverses bandes dessinées. Or, au fil des pages didactiques, on découvre que les insectes méchants sont des « insectes soviétisés », que le mot « robot » vient du mot russe « ouvrier » et que, pour sauver la zone Est de la formule sanguine B (mongolo-négroïde), les armées allemandes doivent lui insuffler du sang A (européen). Parmi les historiettes, une histoire policière narre l'assassinat d'un ingénieur-chimiste français par une dénommée Simone Coran dont le véritable patronyme, dévoilé à la fin de l'histoire, est en réalité Cohen... Ce même journal incitait par ailleurs à fréquenter les clubs où sévissaient les activités policières et le jeu de l'espion, qui consistait à écouter les autres tout en parlant soi-même. Du côté des parents, pas de réaction, aucun scandale, pour la simple raison qu'ils ne regardaient pas ledit journal ou n'en mesuraient pas la portée. Si les scénaristes de ces histoires ont disparu, les dessinateurs ont, quant à eux, continué à travailler dans la presse catholique et la presse communiste : en 45-46, on retrouve la maquette du Téméraire dans celle de Vaillant.

Comment déceler les manipulations et décrypter le langage de ces publications ? Pascal Ory invite à considérer le contexte culturel général de l'époque qui donne naissance à un journal ; il invite également à être conscient des liens qui unissent la presse à certains groupes idéologiques, qu'ils soient d'ordre confessionnel ou politique ; à ne pas perdre de vue la guerre larvée entre catholiques et anticléricaux qui, de la troisième République, s'est poursuivie jusqu'à une époque récente ; et à tenir compte de la cristallisation récente sur la jeunesse, du milieu pédagogique ambiant (conformisme, discours dominant propre à chaque pédagogie), et d'un discours très particulier qui, sous couvert d'adopter un traitement spécifique pour les journaux destinés aux jeunes, s'apparente, en fait, à la censure. » Anne-Marie Filiole, SCD de l’Université de la Rochelle, 1988.


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