vendredi 4 septembre 2026

Les dictionnaires de Pierre Larousse

 

Pierre Larousse

Inventeur du dictionnaire encyclopédique

Nouveau Larousse illustré, édition en 7 volumes de 1897-1904 (WikiCommons)

Au début

La première apparition d’un dictionnaire le Dictionarus cum commento est attribuée à Jean de Garlande et remonterait à 1220 (1230 ?). Si la première édition du dictionnaire le « Petit Larousse » ne voit le jour qu’en 1905, l’aventure pédagogique et lexicologique, quant à elle, avait démarré en 1851-52, par la création parisienne de la « Librairie Larousse et Broyer ». Plus de 50 ans donc de gestation pour que les écoliers disposent de cet outil scolaire, symbole du savoir de la langue et de la culture. En 1931, la librairie deviendra « Librairie Larousse » et, enfin, en 1991 « Larousse ». À l’heure du tout numérique, ne reste-t-il pas essentiel d’apprendre à se servir de ces ouvrages qui traversèrent les siècles ? 

Un nom propre devenu commun et passé à la postérité

L’année 2025 a vu le 150e anniversaire de la disparition de Pierre Athanase Larousse, encyclopédiste lexicographe de son état. Né en 1817, dès l’école primaire, son goût pour la lecture est très marqué et ce ne sera pas un hasard si, à 20 ans à peine, le voilà instituteur dans une école primaire supérieure. Pédagogue dans l’âme, c’est là qu’il met en œuvre une approche pédagogique propre à éveiller l’esprit de l’élève et son sens de la créativité, lui qui déplore la routine d’un enseignement purement mnémotechnique.

Républicain et démocrate, il a fait sienne la pensée des Lumières. Avide de savoirs, il poursuit sa formation en étudiant le grec, le latin, le chinois, le sanskrit, toutes les littératures françaises et étrangères, jusqu’à l’histoire, la philosophie et même la mécanique et l’astronomie.

À partir de 1849, il développe ses idées dans nombre de manuels de pédagogie qu’il éditera tout au long de sa carrière, avec l’idée force de donner à l’élève un rôle actif, un esprit critique et un « penser » par soi-même. 

Quatre ans après la création de la librairie, en 1856, il publie le Nouveau Dictionnaire de la langue française qui préfigure le futur Petit Larousse. Devant le succès de ses éditions, il se lance dans l’écriture du Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, en 1866. Il se consacrera pleinement à cette œuvre formidable jusqu’à sa mort, le 3 janvier 1875. Pour le siècle à venir, ses dictionnaires resteront de précieux sésames pour les écoliers, les étudiants, mais aussi pour les familles dont ils seront, traditionnellement, les seuls ouvrages du foyer, qui passeront de mains en mains, années après années.

Durant des décennies, Pierre Larousse se mit à la besogne, dépensant sans compter sa fortune, désireux de « laisser à nos enfants, une encyclopédie du XIXe siècle ».






Le Tintamarre, 10 janv. 1875 (retronews)

Une carrière reconnue

Voilà donc un homme qui aura dédié sa vie à dresser l’inventaire encyclopédique des noms propres ou communs. Son patronyme lui-même appartiendra aux deux catégories, son nom doté d’une majuscule, ou bien tombé dans le langage familier.


1913

Qui n’a jamais invoqué « le larousse » pour vérifier une orthographe ou une définition ? Pédagogue, encyclopédiste, lexicographe, éditeur, inventeur du dictionnaire encyclopédique. L’œuvre de Pierre Larousse n’a pas de précédent. Son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle croise habilement la langue française, l’histoire, la géographie, la littérature, les sciences, à tel point que les commentateurs de l’époque le qualifie de « véritable monument élevé à la gloire de la langue Française ».  



La Presse, 10 avr. 1864 (retronews)

La parution du Grand Dictionnaire est saluée par une critique quasi unanime qui loue les qualités de l’œuvre : « Ce Dictionnaire colossal, qui jugera tous les partis, toutes les opinions, toutes les individualités avec le même esprit impartial, mérite les sympathies de tous les hommes éclairés. »


Le Constitutionnel, 29 avril 1864 (retronews)


Le Constitutionnel, 10 août 1869 (retronews)

Même Edmond Schérer, critique au journal Temps, sceptique alors quant à la réalisation du dictionnaire, dut faire acte de contrition dans l’article pluri-rédactionnel du Constitutionnel 





Au-delà de la prouesse littéraire (liste impressionnante des mots expliqués, détails et longueur des définitions proposées, nombre des volumes édités ou en préparation), est saluée la logistique économique que Larousse a su mettre en œuvre pour arriver à ses fins : matériel d’imprimerie, personnel qualifié, intérêt qu’il a suscité auprès des annonceurs :


Le Siècle, 18 sept. 1865 (retronews)


Une ombre au tableau

Comment Pierre Larousse, républicain et démocrate, digne héritier des Lumières, aurait-il pu échapper à la vindicte d’une certaine France très catholique encore et dont le pouvoir politique de l’Église influençait les décisions de l’État ?


Le Grand Dictionnaire du XIXe siècle fut immédiatement mis à l’index par la Sacrée Congrégation de l’Index, organisme romain sous l’autorité du Pape censurant les livres déclarés contraires à la foi catholique. Elle déclara l’ouvrage anticlérical par son esprit laïc, républicain et jugé subversif face à l’Église. 


L'Univers, 29 avr. 1873 (retronews)

L’œuvre de Larousse est condamnée pour « ses libertés inacceptables prises avec le dogme catholique, l’histoire religieuse et la morale traditionnelle ». À l’évidence, défendre la liberté de penser, les idéaux de la Révolution, la science, combattre « les idées vermoulues du passé » et l’influence ecclésiastique, était insupportable. Surtout que les dictionnaires contemporains concurrents (pour ne citer que celui de Marie-Nicolas Bouillet), quant à eux, avaient accepté les corrections de la Sacrée Congrégation et obtenu la caution religieuse.  

L’objet du courroux du Vatican

 

La sacrée Congrégation avait cloué au pilori plusieurs articles en particulier, tout en condamnant la ligne éditoriale globale considérée comme une charge anticléricale, philosophique et politique. Observons quelques articles « condamnables » pour leur teneur :

 

 « Célibat des prêtres » : Cet article condamne avec virulence l'obligation de la chasteté ecclésiastique, la qualifiant de règle contre-nature responsable de déviances et d'un affaiblissement de la société.

« Inquisition » : L'article dresse un réquisitoire féroce contre le tribunal religieux historique, dénonçant la cruauté et le fanatisme de l'Église à travers les siècles.

« Infaillibilité » : Publié au moment où le concile Vatican I (1869-1870) proclamait l'infaillibilité pontificale, cet article tournait en dérision cette notion en la présentant comme un anachronisme autoritaire incompatible avec la raison moderne.

« Jésuites » : Fidèle à la tradition républicaine de l'époque, Pierre Larousse attaque l'influence politique souterraine et le pouvoir éducatif de la Compagnie de Jésus.

 « Dieu » : Au lieu d'une définition théologique classique, Larousse y développe un panorama philosophique qui fait la part belle au rationalisme, au déisme et au doute scientifique, relativisant le récit biblique.

« Église » : Le dictionnaire sépare radicalement la foi spirituelle de l'appareil politique du Vatican, accusant ce dernier de s'opposer systématiquement au progrès social et scientifique.

« Pape » : L'autorité temporelle du souverain pontife est contestée, l'article soutenant la fin nécessaire des États pontificaux au profit de l'unification italienne.

 « Galilée » et « Giordano Bruno » : Les biographies de ces savants sont utilisées pour ériger l'Église en ennemie historique de la science et de la vérité.

Les philosophes des Lumières : Les longs articles consacrés à Voltaire, Diderot ou Rousseau prennent ouvertement le parti de la liberté de conscience face aux dogmes sacrés.


Réaction de Pierre Larousse rapportée in Histoire et sociologie de la laïcité, conférence de Jean Baubérot, 1992

 

Conclusion

« Pierre Larousse a tout sacrifié à ce travail gigantesque : sa chère existence d’abord, et trois ou quatre fortunes laborieusement acquises par ses travaux classiques. Le Grand Dictionnaire est donc non-seulement l’œuvre d’un littérateur d’un talent supérieur, mais encore celle d’un homme  de cœur qui n’a cessé de lutter pour la cause de l’instruction et de la démocratie. » Telle fut la conclusion d’un journaliste du Tintamarre en 1875. Les hommages rendus furent tous à la hauteur de ce personnage proche et attentif à ses employés.


Deux ans après sa mort, le 3 janvier 1877, sera inauguré un monument en son honneur, au cimetière Montparnasse, monument orné d’un buste en bronze sculpté par Jean-Joseph Perraud. Ainsi, lors de l’inauguration de ce monument, érudits, ouvriers et anciens collaborateurs, prononcèrent des éloges émus.












Le XIXe siècle, 10 janv. 1877 (retronews)

Plus tard, en 1893, Jules Hollier-Larousse, neveu de Pierre, décida d’offrir à la ville natale de son oncle, Toucy, un monument, réplique exacte à quelques détails près de celui de Montparnasse. Il trône à l’entrée de la ville.


Inauguration du monument Larousse à Toucy, les écoliers à l’honneur, 1893



Patrick PLUCHOT

Sources :

-       Documentation musée. 

-       Histoire et sociologie de la laïcité, conférence de Jean Baubérot, 1992.

-       Retronews, site de presse de la BnF.


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