Pierre
Larousse
Inventeur
du dictionnaire encyclopédique
Nouveau
Larousse illustré, édition en 7 volumes
de 1897-1904 (WikiCommons)
Au
début
La
première apparition d’un dictionnaire le Dictionarus
cum commento est
attribuée à Jean de Garlande et remonterait à 1220 (1230 ?). Si la
première édition du dictionnaire le « Petit Larousse » ne voit le
jour qu’en 1905, l’aventure pédagogique et lexicologique, quant à elle, avait
démarré en 1851-52, par la création parisienne de la « Librairie Larousse
et Broyer ». Plus de 50 ans donc de gestation pour que les écoliers
disposent de cet outil scolaire, symbole du savoir de la langue et de la
culture. En 1931, la librairie deviendra « Librairie Larousse » et,
enfin, en 1991 « Larousse ». À l’heure du tout numérique, ne
reste-t-il pas essentiel d’apprendre à se servir de ces ouvrages qui
traversèrent les siècles ?
Un
nom propre devenu commun et passé à la postérité
L’année 2025 a vu le 150e
anniversaire de la disparition de Pierre Athanase Larousse, encyclopédiste lexicographe
de son état. Né en 1817, dès l’école primaire, son goût pour la lecture est
très marqué et ce ne sera pas un hasard si, à 20 ans à peine, le voilà
instituteur dans une école primaire supérieure. Pédagogue dans l’âme, c’est là
qu’il met en œuvre une approche pédagogique propre à éveiller l’esprit de
l’élève et son sens de la créativité, lui qui déplore la routine d’un
enseignement purement mnémotechnique.
Républicain et démocrate, il
a fait sienne la pensée des Lumières. Avide de savoirs, il poursuit sa
formation en étudiant le grec, le latin, le chinois, le sanskrit, toutes les
littératures françaises et étrangères, jusqu’à l’histoire, la philosophie et
même la mécanique et l’astronomie.
À partir de 1849, il
développe ses idées dans nombre de manuels de pédagogie qu’il éditera tout au
long de sa carrière, avec l’idée force de donner à l’élève un rôle actif, un
esprit critique et un « penser » par soi-même.
Quatre ans après la création
de la librairie, en 1856, il publie le Nouveau
Dictionnaire de la langue française qui préfigure le futur Petit Larousse. Devant le succès de ses
éditions, il se lance dans l’écriture du Grand
Dictionnaire universel du XIXe siècle, en 1866. Il se consacrera pleinement
à cette œuvre formidable jusqu’à sa mort, le 3 janvier 1875. Pour le siècle à
venir, ses dictionnaires resteront de précieux sésames pour les écoliers, les
étudiants, mais aussi pour les familles dont ils seront, traditionnellement,
les seuls ouvrages du foyer, qui passeront de mains en mains, années après
années.
Durant des décennies, Pierre Larousse se mit à la besogne, dépensant sans compter sa fortune, désireux de « laisser à nos enfants, une encyclopédie du XIXe siècle ».
Le
Tintamarre, 10 janv. 1875 (retronews)
Une
carrière reconnue
Voilà donc un homme qui aura
dédié sa vie à dresser l’inventaire encyclopédique des noms propres ou communs.
Son patronyme lui-même appartiendra aux deux catégories, son nom doté d’une
majuscule, ou bien tombé dans le langage familier.
1913
Qui n’a jamais invoqué
« le larousse » pour vérifier une orthographe ou une
définition ? Pédagogue, encyclopédiste, lexicographe, éditeur, inventeur
du dictionnaire encyclopédique. L’œuvre de Pierre Larousse n’a pas de précédent. Son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle croise
habilement la langue française, l’histoire, la géographie, la littérature, les
sciences, à tel point que les commentateurs de l’époque le qualifie de « véritable monument élevé à la gloire
de la langue Française ».
La Presse, 10 avr. 1864 (retronews)
La parution du Grand Dictionnaire est saluée par une critique
quasi unanime qui loue les qualités de l’œuvre : « Ce Dictionnaire colossal, qui jugera
tous les partis, toutes les opinions, toutes les individualités avec le même
esprit impartial, mérite les sympathies de tous les hommes éclairés. »
Le Constitutionnel, 29 avril 1864 (retronews)
Le Constitutionnel, 10 août 1869 (retronews)
Même Edmond Schérer, critique au journal Temps, sceptique alors quant à la réalisation du dictionnaire, dut faire acte de contrition dans l’article pluri-rédactionnel du Constitutionnel
Au-delà de la prouesse littéraire (liste impressionnante des
mots expliqués, détails et longueur des définitions proposées, nombre des
volumes édités ou en préparation), est saluée la logistique économique que
Larousse a su mettre en œuvre pour arriver à ses fins : matériel
d’imprimerie, personnel qualifié, intérêt qu’il a suscité auprès des
annonceurs :
Le Siècle, 18 sept. 1865 (retronews)
Une ombre au tableau
Comment Pierre Larousse,
républicain et démocrate, digne héritier des Lumières, aurait-il pu échapper à
la vindicte d’une certaine France très catholique encore et dont le pouvoir
politique de l’Église influençait les décisions de l’État ?
Le Grand Dictionnaire du XIXe siècle fut immédiatement mis à l’index
par la Sacrée Congrégation de l’Index, organisme romain sous l’autorité du Pape
censurant les livres déclarés contraires à la foi catholique. Elle déclara
l’ouvrage anticlérical par son esprit laïc, républicain et jugé subversif face
à l’Église.
L'Univers, 29 avr. 1873 (retronews)
L’œuvre de Larousse est condamnée pour « ses libertés inacceptables
prises avec le dogme catholique, l’histoire religieuse et la morale
traditionnelle ». À l’évidence, défendre la liberté de penser, les idéaux
de la Révolution, la science, combattre « les idées vermoulues du
passé » et l’influence ecclésiastique, était insupportable. Surtout que les dictionnaires contemporains
concurrents (pour ne citer que celui de Marie-Nicolas Bouillet), quant à eux,
avaient accepté les corrections de la Sacrée Congrégation et obtenu la caution
religieuse.
L’objet du courroux du Vatican
La
sacrée Congrégation avait cloué au pilori plusieurs articles en particulier, tout
en condamnant la ligne éditoriale globale considérée comme une charge
anticléricale, philosophique et politique. Observons quelques articles
« condamnables » pour leur teneur :
« Célibat des prêtres » : Cet article condamne avec
virulence l'obligation de la chasteté ecclésiastique, la qualifiant de règle
contre-nature responsable de déviances et d'un affaiblissement de la société.
«
Inquisition » :
L'article dresse un réquisitoire féroce contre le tribunal religieux
historique, dénonçant la cruauté et le fanatisme de l'Église à travers les
siècles.
«
Infaillibilité » :
Publié au moment où le concile Vatican I (1869-1870) proclamait
l'infaillibilité pontificale, cet article tournait en dérision cette notion en
la présentant comme un anachronisme autoritaire incompatible avec la raison
moderne.
«
Jésuites » :
Fidèle à la tradition républicaine de l'époque, Pierre Larousse attaque
l'influence politique souterraine et le pouvoir éducatif de la Compagnie de
Jésus.
« Dieu » : Au lieu d'une définition
théologique classique, Larousse y développe un panorama philosophique qui fait
la part belle au rationalisme, au déisme et au doute scientifique, relativisant
le récit biblique.
«
Église » :
Le dictionnaire sépare radicalement la foi spirituelle de l'appareil politique
du Vatican, accusant ce dernier de s'opposer systématiquement au progrès social
et scientifique.
«
Pape » :
L'autorité temporelle du souverain pontife est contestée, l'article soutenant
la fin nécessaire des États pontificaux au profit de l'unification italienne.
« Galilée » et « Giordano Bruno » : Les biographies de ces
savants sont utilisées pour ériger l'Église en ennemie historique de la science
et de la vérité.
Les
philosophes des Lumières : Les longs articles consacrés à Voltaire,
Diderot ou Rousseau prennent ouvertement le parti de la liberté
de conscience face aux dogmes sacrés.
Réaction de Pierre Larousse rapportée in Histoire et sociologie de la laïcité, conférence de Jean Baubérot, 1992
Conclusion
« Pierre Larousse
a tout sacrifié à ce travail gigantesque : sa chère existence d’abord, et
trois ou quatre fortunes laborieusement acquises par ses travaux classiques. Le
Grand Dictionnaire est donc non-seulement l’œuvre d’un littérateur d’un talent
supérieur, mais encore celle d’un homme
de cœur qui n’a cessé de lutter pour la cause de l’instruction et de la
démocratie. » Telle fut la conclusion d’un journaliste du Tintamarre en 1875. Les hommages rendus
furent tous à la hauteur de ce personnage proche et attentif à ses employés.
Deux ans après sa mort, le 3 janvier 1877, sera inauguré un
monument en son honneur, au cimetière Montparnasse, monument orné d’un buste en
bronze sculpté par Jean-Joseph Perraud. Ainsi, lors de l’inauguration de ce
monument, érudits, ouvriers et anciens collaborateurs, prononcèrent des éloges
émus.
Le XIXe siècle, 10
janv. 1877 (retronews)
Plus tard, en 1893, Jules Hollier-Larousse, neveu de Pierre,
décida d’offrir à la ville natale de son oncle, Toucy, un monument, réplique exacte
à quelques détails près de celui de Montparnasse. Il trône à l’entrée de la
ville.
Inauguration du monument Larousse à Toucy, les écoliers à
l’honneur, 1893
Patrick PLUCHOT
Sources :
- Documentation musée.
-
Histoire
et sociologie de la laïcité, conférence de Jean Baubérot,
1992.
- Retronews, site de presse de la BnF.





































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