mardi 4 juillet 2017

Histoire de Jules, écolier de 1900


« Petite histoire d’un écolier d’autrefois  expliquée aux enfants d’aujourd’hui »


"Histoire de France en image", Claude Augé et Maxime Petit, première édition 1895 (collection musée)


CHAPITRE XI 
« Que de choses à faire…»


 L’essentiel de l’activité scolaire pour Jules était, bien évidemment, moins consacré à la récréation qu’aux apprentissages. Avant de quitter l’école, Certificat en main ou non, il lui fallait acquérir les bases de l’enseignement dispensé selon les instructions des lois Ferry de 1882 et suivantes. Préférées ou détestées, les leçons du maître incluaient de nombreuses matières.


Le français et la lecture pour commencer. Après la fondation de l'école maternelle en France (1881), une inspectrice générale, Pauline Kergomard, s'élève contre l'apprentissage précoce de la lecture. Sa collaboratrice, Mlle Bres, affirme en 1906, lors d'une conférence à l'Ecole Normale de Mâcon : "On ne doit commencer à enseigner la lecture et l'écriture aux enfants qu'à partir de l'âge de 5 ans, c'est-à-dire après leur avoir appris à parler." Le langage devait être suscité par des objets ou des images et l'écriture par le dessin.


"Nouvelle Méthode de lecture", Gabet et Gillard, édition de 1921 (collection musée)


Au XIXème siècle, on apprenait à lire selon une méthode syllabique (utilisée jusqu'à nos jours), on partait de la lettre et du son correspondant pour assembler ces éléments en syllabes, les syllabes en mots puis les mots en phrases.
Entre 1920 et 1930, une nouvelle adaptation de la méthode syllabique était utilisée à Montceau-les-Mines notamment : la méthode G.Gabet et G.Gillard. Elle était composée de 24 tableaux de lecture et de deux livrets individuels. Groupés à cause de la phonétique, les mots de la méthode, pas toujours du langage familier, présentaient  de sérieuses difficultés. G.Gabet tentera de les éviter au mieux, en 1938, dans sa "Grammaire française par l'image".


"En riant, la lecture sans larmes", méthode Jolly, première édition 1931 (collection musée)


En 1931, la méthode syllabique de lecture est révolutionnée par la parution des trois fascicules de R.Jolly intitulés : "En riant. La lecture sans larmes". Constitués de phrases très tôt lues, bientôt réunies en textes à la portée des enfants.


"Joyeux départ", méthode de Mlle Jughon, édition de 1961 (collection musée)


Une nouvelle rénovation voit le jour en 1950, Mlle Jughon propose une édition toute en couleurs de deux livrets : "Joyeux départ".
Des assemblages de lettres, des dessins suggestifs, plus de textes ouvrent la porte vers d'autres méthodes.
Vers 1930, la méthode dite globale est proposée au personnel enseignant en Saône-et-Loire. Un texte lu à haute voix doit prendre un sens vivant pour l'enfant qui doit retrouver des mots, en reconnaître les syllabes puis les lettres avant de composer des mots nouveaux. Cette démarche inverse de la précédente est aussi dite analytique. C'est ainsi qu'elle apparaît dans les deux livrets Combier et Renaudin : "René et Maria".


"René et Maria", méthode globale, Mmes J. Combier et H. Perraudin édition 1947 (collection musée)


A partir de 1925, Célestin Freinet donna à la méthode globale plus d'expansion avec la méthode naturelle, dans un climat de libre activité qui caractérisait son école moderne.
La faveur du public scolaire va assez vite vers des méthodes mixtes ou "semi-globale". C'est à celle-ci que se conforme le manuel, en deux livrets, de J.Juredieu et E.Mourlevat, intitulé "Rémi et Colette", déjà édité en 1965. Un texte affiché se réfère à cet ouvrage, pour donner l'idée d'un "départ global".


"Rémi et Colette", Joseph Juredieu, Normalien de la promotion 1916-1919 de l'EN de Mâcon, première édition 1951 (collection musée)


Il importe alors que l'enfant ne cesse de lire, qu'il lise aussi par lui-même, car la seule rapidité de lire et de penser qu'il acquerra ainsi, fera de sa lecture un langage auquel il pourra s'intéresser. Pour l’anecdote, arrivé à la lecture courante, le jeune apprenti lecteur, avant et après la grande guerre de 1914-1918, était incité à persévérer grâce à un livre intitulé : "Le tour de la France par deux enfants", publié en 1877, lu et étudié par des générations d'écoliers jusqu'aux années 1920. Or le nom de l'auteur, G.Bruno, n'était que le pseudonyme de Mme Fouillé. L'époque n'admettait peut-être pas les publications d'un auteur féminin dans les écoles?...


"Le tour de France par deux enfants", Mme Fouillé (pseudonyme  Giordano Bruno, brûlé par l'inquisition en 1600), édition 2012 (collection musée)


Le calcul ensuite, dès la fin du Moyen Age, on exerçait les enfants à "sommer avec des jets" (jetons). Montaigne ne dit-il pas quelque part : "Je ne sais compter ni à jet, ni à plume". Cependant, des trois constantes  de l'enseignement primaire, le calcul devient rapidement la matière la plus vivante à travers les manipulations qu'elle nécessite. Un matériel divers et coloré fait son apparition au fil des ans : le boulier-compteur, le boulier-numérateur (1), les bûchettes, les dominos, les récipients et les poids du compendium métrique qui aident l'enfant dans l'apprentissage de la numération, des opérations ou des mesures.
Dans le domaine du calcul, les maîtres mettaient  toute leur ingéniosité dans la confection de matériel éducatif "bricolé" grâce à des objets de tous les jours : panneaux de boutons ou de gommettes, fagots de bûchettes (2)... Plus tard apparaissent avec les premiers exercices de géométrie, un matériel destiné au maître : grand compas, grand rapporteur et grande équerre. Ferdinand Buisson préconise d'ailleurs l'emploi de supports concrets dans son dictionnaire pédagogique de 1882 :
"On veut que l'enfant s'accoutume à voir de tête, c'est très bien; mais encore faut-il qu'il ait appris d'abord à voir avec ses yeux. Avant l'abstrait le concret, avant la formule l'image, avant l'idée pure l'idée sensible : c'est la loi générale de la saine pédagogie."


Bûchettes artisanale ou manufacturées (collection musée)

Boulier numérateur Pape-Carpantier, 1877 (collection musée)


La morale évidemment : immuablement, chaque journée commençait par la leçon de morale. La loi du 28 mars 1882 supprime l'éducation religieuse dans les écoles primaires publiques mais les républicains lui substituent une morale laïque, républicaine et patriotique (Art.1er). Cinq ans plus tard, les instructions de 1887 précisent les buts et les caractères de cet enseignement moral. En conséquence, la morale "destinée à ennoblir tous les enseignements de l'école", jouira, dans la vie de l’écolier, d'une importance privilégiée. Outre le commencement de la classe du matin par une leçon de morale (dont la trace sous forme de maxime sera transcrite au cahier), l'enseignement de la journée sera empreint de l'idée moralisatrice. Ecriture, récitation, rédaction, lecture, dictée, grammaire, chant et même calcul reprendront immuablement des thèmes chers à la morale, à l'image de ce problème tiré d'un cahier d'une élève de  13 ans, fréquentant en 1907, le cours du Certificat d'Etudes : "Une personne imprévoyante perd, chaque semaine, 1 jour 1/2 à l'auberge et y dépense pendant ce temps 2,10 F. Si la journée est évaluée à 3,50 F, on demande combien cette personne perd en dix ans..."
Entre 1890 et 1914, les enseignants de l'école primaire de la Troisième République avaient le légitime désir de fonder une morale laïque faisant appel aussi à l'esprit critique : elle exigeait pour cela de se référer à la réalité quotidienne ou même à l'histoire en conciliant deux sentiments antagonistes, le patriotisme et l'amour de la paix.
Il est difficile de savoir quelle fut la portée de l'action éducative des maîtres et des maîtresses d'autrefois. Quelle influence ont-ils eue sur leurs jeunes élèves ou sur les adolescents et les adultes qu'ils ont formés aux "cours du soir"?


 Lecerf (J.-B.) & Démoulin (L.), Instituteurs. Collection publiée sous la direction de de Mr Édouard Petit, Inspecteur général de l'Instruction publique


Les activités physiques ensuite, comme nous les avons connues, ne furent pas la priorité absolue au début de l’école publique et le chemin fut long des bataillons scolaires à l’éducation sportive. Les conséquences de la défaite de Sedan sont multiples et une des conclusions émises par le pouvoir politique a été la création des bataillons scolaires qui occuperont une grande partie de l'éducation physique des garçons jusqu'à la fin du XIXème siècle, comme nous l’avons vu précédemment. Malgré tout, des spécialistes se penchent sur le problème du sport à l'école et parmi eux, Marey, qui analyse le mouvement par la photographie et Demeny, qui utilise cette technique pour construire une éducation physique sur des bases scientifiques. 
Ces travaux sont une véritable étude du corps et débouchent sur une pédagogie adaptée de l'éducation sportive à l'école. Elle ne sera malheureusement que peu appliquée en ce début de siècle. A autre guerre, autre conclusion... Dès 1918, le lieutenant de vaisseau Georges Hébert conçoit une "Education physique et morale par la Méthode Naturelle". Ces activités n'ont pas l'aspect militaire du maniement d'armes des bataillons scolaires, si ce n'est leur organisation collective et rigide qui rappelle le mouvement d'une compagnie de soldats à l'exercice.
Il faudra décidément attendre un nouveau conflit pour voir évoluer les choses. C'est en 1945 qu'apparaissent les premières Instructions Officielles pour l'enseignement de l'éducation physique à l'école. Depuis, de nombreuses recherches ont tenu compte du développement des différentes sciences humaines. Elles ont amené les enseignants à reconsidérer leur discipline en fonction du sport devenu phénomène social.


"Le pas de gymnastique", étude photographique de Marey, 1882 (collection nationale)

L’enseignement des travaux manuels fut adapté aux nécessités du temps dans la société de l’époque principalement rurale et manuelle,. A partir de 1882 et jusque dans les années 1930, l'enseignement du travail manuel était surtout réservé aux filles et consistait en études de points divers sur canevas ou sur toile plus ou moins fine. Au temps où l'on "marquait" son linge de belles initiales, l'école ne pouvait laisser ignorer aux élèves l'apprentissage de l'alphabet au point de croix... Les fillettes brodaient aussi, crochetaient de la dentelle, tricotaient la laine ou le coton avec des aiguilles d'acier. Dans la classe du certificat, outre les travaux occasionnés par les sciences appliquées ("l'école primaire peut et doit préparer  les filles aux soins du ménage et aux ouvrages féminins", Programmes des 27 et 28 juillet 1882), elles recevaient de sommaires notions de coupe permettant la fabrication de taies d'oreillers, de manches à poignet, de petits tabliers ou de bonnets à 3 pièces.
De même, "l'école primaire peut et doit préparer les garçons aux futurs travaux de l'ouvrier et du soldat". Souvent, dans les villes, ceux-ci s'en tiennent à de vagues exercices de pliage de papier ou de carton. Il n'en va pas de même dans les campagnes, à l'image de l'école de Mont-Saint-Vincent vers 1902 dont un groupe d'élèves s'affaire à la confection de ruches, tandis que les autres sont à l'entretien du potager.


Travaux de couture vers 1940 (collection musée)

Travaux de couture vers 1900 (collection musée)


Les Instructions de 1938 précisent que les travaux manuels conservent toujours leur caractère éducatif en employant  à la réalisation de petits objets, des matériaux divers : bois, fer, cuir, carton, verre, osier. Plus tard, vers 1970, apparaîtra le four électrique (financé par la coopérative scolaire) qui cuira les poteries de terre enrichies d'émaux. Le temps des maîtresses de couture était désormais révolu et l'ère de "l'éducation manuelle et technique" ouverte. Avec les nouvelles méthodes pédagogiques on voit fleurir sur les murs de la classe des productions d'élèves beaucoup plus importantes et maintenant liées à la découverte et à l'imagination. Beaucoup d'activités donnent alors naissance à des travaux d'enfants et le "travail manuel" traditionnel disparaît peu à peu.


Travail manuel vers 1960 (collection musée)

Travail manuel vers 1960 (collection musée)


(1) : LE BOULIER NUMERATEUR :
Il paraît bien avéré que c'est de Russie que nous est venu, au début du XIXe siècle le boulier-compteur, soit quelques tringles horizontales dans lesquelles sont enfilées 10 boules et qui ne sert guère qu'à apprendre aux enfants la série des dix premiers nombres.
En France, Madame Pape-Carpantier (qui travailla avec sa mère dans la première "salle d'asile" française puis dirigea en 1848 la première Ecole Normale Maternelle) va inventer une construction ingénieuse qui réunit les avantages d'une disposition double(cf :article bulletin 2010) :
"Les tiges du boulier-numérateur se recourbent à angle droit de manière à présenter une partie verticale et une partie horizontale; il n'y a bien entendu que 9 boules dans chaque tige, mais suivant qu'on veut figurer 1, 2, 3, 4 unités, on fait descendre dans la partie verticale 1, 2, 3, 4 boules en laissant les autres en réserve dans la partie supérieure. De plus ces boules ne sont pas d'égale grosseur; il a été impossible de leur donner la progression des volumes qu'exigerait le système décimal; (..) Le résultat le plus important est d'habituer l'enfant à bien comprendre le sens et la nécessité du zéro, indiqué par l'absence de boules dans la tringle représentant un certain ordre d'unités..."
D'autres bouliers furent imaginés, mais ce qui importait, c'était de déterminer "en quel sens et dans quelle mesure" leur emploi devait être approuvé. Ils rencontrèrent des adversaires sérieux dès le XIXe siècle leur reprochant de ne pas exercer l'enfant à l'abstraction. Tombés progressivement en désuétude dans le premier quart du XXe siècle, ils furent remplacés dans les manipulations arithmétiques par les bûchettes puis, après 1945, par les blocs logiques. (Prochainement un article sur Pape-Carpentier dans la rubrique "Histoire de l'école ou histoires d'école")

(2) : LES BÛCHETTES :
La Convention institua le système métrique et imposa à toute la France, en 1795, la numération décimale.
Pour mieux faire comprendre ce nouveau mode de calcul, le maître utilise les bûchettes. L'élève peut les manipuler et les grouper par dizaines, centaines... Les bûchettes, de longueur égale, souvent en noisetier, sont manufacturées par les parents ou les grands-parents; puis, plus tard, elles seront industrialisées sous l'aspect de réglettes de bois coloré en rouge, jaune ou vert.
Après la deuxième guerre mondiale et avec l'introduction de la "mathématique nouvelle", les bûchettes sont remplacées par les blocs logiques.

A suivre…

P.P














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