vendredi 28 juillet 2017

Histoire de Jules écolier de 1900 (IX)

« Petite histoire d’un écolier d’autrefois  expliquée aux enfants d’aujourd’hui »

Page d’écriture, cahier de devoirs mensuels,1908 (collection musée)
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CHAPITRE IX
« Appliquez-vous enfants ! »

Jules ne possède pas la panoplie de cahiers ou de classeurs modernes dont disposent les élèves d’aujourd’hui, il n’en utilise que deux, le cahier de devoirs journaliers et le cahier de devoirs mensuels. Le cahier de devoirs journaliers a un double rôle : enregistrer sous une même date tout ce qui est étudié en classe un même jour et permettre un contrôle de la progression, par les familles  pour les enfants, par Monsieur l'Inspecteur qui évalue le maître. On y relève cependant la permanence de certaines idées : 



- la morale dite "de l'honnête homme" et du citoyen patriote prime tout (sur les couvertures de cahiers et dans les leçons) en écriture, grammaire et dictées.


Dictée, cahier de devoirs journaliers, 1906 (collection musée)


Leçon de morale, cahier de devoirs journaliers, 1891 (collection musée)

- les énoncés de problèmes sont d'ordre pratique : produit du travail, gestion du ménage et épargne, mais aussi d’ordre patriotique depuis la guerre de 1870.


Problème, cahier de devoirs journaliers, 1894 (collection musée)


Problème, cahier de devoirs journaliers, 1906 (collection musée)

- les rédactions ainsi que les exercices de français portent sur des thèmes moralisateurs : le mensonge, la médisance, la calomnie, le devoir ou sur des thèmes historiques ou civiques : les journées célèbres de la Constituante, les trois pouvoirs.


Rédaction, cahier de devoirs journaliers, 1912, on notera l’allusion appuyée au naufrage du Titanic (collection musée)

- les devoirs de Géographie et d’Histoire se limitent à des tracés de cartes ou des résumés à apprendre par cœur. 

Géographie, cahier de devoirs journaliers,  on notera l’absence de l’Alsace-Lorraine sur cette carte,1878 (collection musée)


Géographie, cahier de devoirs journaliers, 1886, souvenir ému de la rive du Rhin perdue en 1870 (collection musée)

Le cahier de devoirs mensuels sert aux compositions (ancêtres des actuels contrôles). Quel que soit l'éditeur de ce cahier spécial, on trouve à l'intérieur des pages de couverture les mêmes "recommandations" adressées aux élèves et qui témoignent au moins autant que les exercices eux-mêmes du style de l'école de cette époque : "Enfant ! Ce cahier vous est remis pour être le compagnon et le témoin de vos études (...) Enfant ! Faites en sorte de pouvoir un jour regarder cet abrégé de votre vie scolaire sans avoir à en rougir ! (...) Appliquez-vous, enfant ! Le cahier est là sous vos yeux, encore tout blanc, prêt à recevoir tout ce que vous saurez y mettre de bon (...) Enfant ! Songez encore à ceci : on ne travaille pas pour soi seul en ce monde, on travaille aussi pour les autres". L'industrialisation des villes et des campagnes de l'époque a besoin d'ouvriers nombreux et sérieux, travailleurs et patriotes...


Première de couverture d’un cahier de devoirs mensuels, 1894 (collection musée)


Deuxième de couverture d’un cahier de devoirs mensuels, 1894 (collection musée)


Troisième de couverture d’un cahier de devoirs mensuels, 1894 (collection musée)


Quatrième de couverture d’un cahier de devoirs mensuels, 1894 (collection musée)

De tout temps, le support de prédilection a donc été le cahier et ses variantes se sont accumulées : cahier de devoirs, cahier du jour pour le travail courant, cahier de roulement pour la visite de l’Inspecteur, cahier de compositions, cahier du soir pour les devoirs à la maison, cahier de brouillon... Soignés ou bâclés, ils étaient et sont toujours le reflet du travail de l'écolier. On notera que les cahiers qui ont traversé le temps et sont parvenus jusqu’à nous ont, la plupart du temps, appartenu aux meilleurs élèves, pour les autres, l’école relevant plus du calvaire que de tout autre chose, ils ont vite disparu, ne chantait-on pas : "Vive les vacances, à bas les pénitences, les cahiers au feu, le maître (ou la maîtresse) au milieu" !
Autres attributs importants de la vie scolaire : le buvard et le protège-cahier, frappé d'obsolescence pour l'un et banalisé puis plastifié pour l'autre. A ses débuts, il y a plus de 150 ans, le protège-cahier était décoré de thèmes empruntés à l'enseignement des différentes matières : les grands hommes souvent, mais aussi les grands événements de l'histoire, des illustrations traitant de la nature, des sciences ou de la géographie.


Protège-cahier, série instructive « France-Russie », vers 1900 (collection musée)


Protège-cahier, série instructive « Quand tu seras soldat ! », vers 1900 (collection musée)

Vint ensuite un renouveau avec l'apparition de la "réclame" et ce, jusque dans les années 1960. A l'image même des cahiers, le protège-cahier et le buvard sont envahis par la couleur et les slogans : des biscuits "Brun" à la moutarde "Amora" en passant par les bons vins "Sénéclause" et le rhum "Négrita". La morale antialcoolique du début du XXe siècle semble bien loin !


Buvard des années 60 (collection musée)


Buvard des années 60 (collection musée)

Jules a aussi à sa disposition quelques livres, même si leur nombre reste modeste et leur contenu peu varié. Le contrôle de l'introduction des livres dans les classes est prescrit dès la Révolution et le 25 avril 1834, il est demandé aux maîtres d'utiliser les mêmes livres pour chaque enfant mais leur achat étant à la charge des familles, les enfants viennent en classe avec des ouvrages disparates. Il faut attendre que les communes ou l'état dotent l'école d'un lot de livres pour qu'il en soit ainsi. La loi du 27 février 1880 modifiée par le Décret du 1er juillet 1913 précise l'esprit dans lequel il convient de les choisir et bien entendu, sont proscrits de l'enseignement les livres "de polémique violente ou agressive, ceux qui provoquent ou entretiennent des haines entre les citoyens, ceux qui tendent à ébranler ou à compromettre le culte de la Patrie". Les enseignants titulaires, réunis en conférences cantonales, dressent des listes qu'ils transmettent à l'Inspecteur d'Académie. Celui-ci en choisit une qu'il envoie au Recteur qui lui-même la fait parvenir au Ministre... Là une Commission Nationale fait les vérifications, plus particulièrement  en ce qui concerne les livres d’Histoire.
Si l'état fournit une liste de livres, le maître reste libre de ses choix et peut vendre aux élèves les fournitures scolaires, ce qui entraîne de nombreuses plaintes de la part des parents qui voient là une obligation de dépenses supplémentaires. Alors, en 1882, le Conseil d'Etat, qui statue sur le différend, décrète que l'école est obligatoire... pas le livre ! Paradoxalement, un Décret du 29 janvier 1890 impose l'usage du livre dans l'enseignement et une mesure est prise qui définit le nombre de livres et la nature des manuels par niveaux. Les premiers manuels proposés aux écoliers ont été des méthodes de lecture puis des livres de lecture apportant une modeste culture en histoire, en géographie, en sciences et pratiques comme par exemple "Le Tour de la France par deux enfants". A ces ouvrages viennent s'ajouter les recueils de morale usuelle. Outre les manuels d’apprentissage, les écoles se dotent d’une bibliothèque souvent ouverte aussi aux adultes (1).


Bibliothèque scolaire, (collection musée)

A la fin du XIXème siècle, les livres de grammaire, de vocabulaire, d’Histoire, de géographie, de calcul et de sciences se vulgarisent et les livres de lecture sont plus littéraires. L'aspect des manuels devient de plus en plus attrayant avec de plus grands formats, une illustration plus abondante, colorée et mieux reproduite.


Manuels après 1900 (collection musée)


 (1): LES BIBLIOTHÈQUES SCOLAIRES :
Pendant le règne de Napoléon III, un arrêté ministériel de 1862 organisa pour chaque école primaire publique une bibliothèque scolaire dont elle avait la propriété et qui était placée sous la surveillance de l'instituteur. A la condition de disposer d’une armoire-bibliothèque, conforme au modèle prescrit, le maître pouvait recevoir des livres qui étaient accordés par le Ministre de l'Instruction publique, le Préfet, les particuliers, ou qu’il se procurait au moyen des ressources propres à la bibliothèque scolaire et provenant de subventions municipales, souscription ou « cotisations volontaires » des maîtres et des familles. Dressés par une commission ministérielle, des catalogues d’ouvrages de lecture en offraient un large choix, non limitatif mais, en principe, aucun livre ne pouvait être accepté par l'instituteur "sans l'autorisation de l'Inspecteur d'Académie". Ces dispositions devaient être précisées par arrêté du 15 décembre 1915 qui, d’autre part, supprima la cotisation volontaire.
Déjà, aux débuts de la Troisième République, par suite du vote de la loi du 16 juin 1881 sur la gratuité complète de l’enseignement primaire, l’arrêté de 1862, modifié, permettait que les livres de la bibliothèque scolaire fussent mis à la disposition de tous les élèves fréquentant l’école, comme de toutes « les familles » habitant la commune (comme ce fut le cas à la création de l’école publique de Clessy (71) où un fond important de livres fut acquis dès la première année, fonds archivé au musée de la Maison d’Ecole.
En 1881, la bibliothèque scolaire ne devait pas garder le nom de « bibliothèque populaire » qu’on sembla lui donner. Elle allait cependant se muer en celle-ci, par l’intermédiaire des « grands élèves » auxquels elle était d’abord destinée. C’était à eux et à leurs parents  que l’instituteur de Brandon (71) faisait lire aux veillées : Sans familles et En campagne 1870, dans le cours de l’année 1885. Voilà qui était conforme aux instructions données en introduction au "catalogue d'ouvrages" pour bibliothèques scolaires, en 1881. Celle-ci avait pour but de pallier, au village, la rareté "des livres dont l'ouvrier et le cultivateur ne pouvaient faire la dépense". « L’enfant devenait le lecteur de la famille » y apportait « le goût des distractions saines », même le goût de « lectures scientifiques » profitables et : « Ni livres de combats, ni livres de haine, mais tout ce qui peut faire aimer davantage la patrie… » ajoutait-on, sans perdre de vue que « les lectures favorites  des illettrés, comme des enfants, sont celles qui mettent les idées et les sentiments en récits et en images ». L’instituteur de Brandon fut récompensé par le ministre…
C’était bien alors contre l’analphabétisme ou contre un retour à celui-ci que l’on tendait d’abord à lutter : En 1883, en Saône-et-Loire, il y avait 7,5 % de conscrits d’une ignorance complète, au lieu de 12,5 % dans l’ensemble de la France (statistiques de l’armée, service militaire). Pour la population globale du pays, le taux d’illettrés était sans doute bien supérieur car, en 1877, encore la moitié des communes ne possédaient pas d’école de filles.
Le nombre de bibliothèque scolaires augmentait peu à peu en notre département : 265 en 1879 avec 24 720 volumes; 416 en 1883 avec 41 606 volumes; 606 en 1893 avec 82 744 volumes. Après que le nombre de conscrits illettrés se fût abaissé de 6,2 % en 1935 à 3,4 % en 1951, il importait par une pratique suivie de la lecture, d’apprendre vraiment à lire.
Aller au-devant du jeune lecteur, en tâchant de l’intéresser à « quelques œuvres de qualité incontestable », telle était, en 1950, la motivation profonde du concours que l’hebdomadaire l’Education Nationale avait organisé entre les écoles de France, afin que d’abord, des maîtres avisés réussissent à proposer : « Soixante meilleurs livres d’une bibliothèque scolaire ». Trois écoles de Saône-et-Loire obtinrent un prix.
Déjà, les bibliothèques scolaires renouvelaient leurs ouvrages, pour les partager entre les classes de chaque école, en les mettant au niveau des petits élèves aussi bien que des grands. Heureuse métamorphose ! Car, il faut que le pouvoir de lire soit conquis « par tous les enfants, y compris et d’abord par ceux que le milieu familial n’aide ni ne pousse en ce sens ». D’autre part, non mentionnées par les décrets précités, les bibliothèques pédagogiques avaient, discrètement, un rôle éminent à jouer au service des maîtres. En 1884, elles étaient au nombre de 42 dans le département de Saône-et-Loire, dont seulement 8 cantons en étaient dépourvus.
Ce fut en 1887 que pour le canton de Montceau-les Mines, une bibliothèque pédagogique fut appelée à exister, « sur la proposition de Monsieur Durlot, Inspecteur primaire à Montceau-les-Mines », et  « installée à l’école publique de garçons » (cette dernière, brièvement désignée, était la seule école de ce titre dans la ville). Des concessions du ministère, des dons d’éditeurs ou de sympathisants permettaient de garnir les rayons de livres, ainsi que les achats à effectuer grâce à « une première cotisation des membres participants », laquelle était « fixée à un franc cinquante centimes pour les titulaires et à un franc pour les adjoints et les adjointes ». « Des subventions de l’état et du département » étaient escomptées, selon un règlement strict soumis à l’approbation de Monsieur l’Inspecteur d’Académie. Des journaux et des ouvrages de pédagogie ou d’instruction générale devaient être destinés « au perfectionnement professionnel des titulaires » et « à la préparation des jeunes maîtres aux divers diplômes de l’enseignement  primaire».
La bibliothèque a eu une vie fort active et à partir de 1970, il fallut répartir entre deux salles de l’école du Centre (actuel musée), d’une part, une « série littérature », qui comptait 1 300 livres, œuvres de romanciers, historiens, mémorialistes et philosophe, et d’autre part, une « série pédagogie-psychologie » qui comptait 350 livres ainsi que des revues, régulièrement complétées, d’intérêt pédagogique, scientifique ou historique.
Dans le hall d’accueil du musée, derrière les portes vitrées de l’ancienne bibliothèque, s’alignent des rangées de livres reliés, couverts partiellement ou complètement de toile noire.
La tradition s’est perpétuée jusqu’à nos jours puisque la bibliothèque pédagogique fut intégrée en 1989 à l’association APPRENDRE, association de circonscription qui continua à entretenir un fonds pédagogique de plus de 2000 livres de pédagogie et de spécimen de manuels scolaires contemporains, fonds qui fut légué au musée de la Maison d’Ecole à la dissolution d’APPRENDRE. Beaucoup de livres tombés en désuétude à la suite de nouvelles réformes sont régulièrement reversé aux archives du musée pour une retraite bien méritée…


A suivre…

Source :

« Cent ans d’école », 1983, groupe de travail Musée de la Maison d’Ecole


P.P

















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