mardi 2 octobre 2018

2018 : dernière année de Commémoration du Centenaire de la Grande Guerre. Chronique N°7



« Les Instits du Centenaire ! »
Les normaliens mobilisés
Hommage aux promotions de la guerre


Assemblée Générale extraordinaire de l’AVNP71, hommage aux normaliens morts pour la France, ESPE Mâcon, 13 juin 2017 (photo Yves Miniau, http://aaeenm.over-blog.com/)

PREAMBULE

Les élèves et les anciens élèves de l’Ecole Normale de Mâcon ont payé un lourd tribut et notamment les promotions de 1897 à 1915 qui furent véritablement décimées (les plus touchées : la promotion 1906-1909 : 10 tués sur 29 élèves et la promotion 1912-1915 : 12 tués sur 30 élèves). La promotion la plus âgée appelée fut la 1887/190 (les membres avaient 45 ans ou moins en 1914, âge maximum pour le service actif).
Le 1er septembre 1921, on apposa une plaque commémorative dans le hall d’entrée de l’Ecole Normale. Elle comporte 102 noms, à l’issue de nos recherches dans le Livre d’Or des instituteurs tués en 14/18, nous avons décidé d’y associer les noms des 27 instituteurs, morts pour la France eux-aussi, et qui ne figurent pas sur cette plaque pour diverses raisons (maîtres issues d’autres Ecoles Normales, maîtres n’étant pas passés par une Ecole Normale ou tout simplement des maîtres décédés après 1921 des suites de leurs blessures de guerre).

Exposition itinérante « Des bataillons scolaires aux tranchées »
Médiathèque de Blanzy du 06/10 au 14/10
Mairie de Tournus du 16/10 au 23/10
Embarcadère à Montceau du 03/11 au 11/11 (exposition complète)



Evidemment on regrettera que les ennemis de l’Ecole de la République, aient toujours été prompts à attribuer les défaites de 1870 et de 1940 ensuite, à la déficience des instituteurs et qu’ils n’aient pas plus exalté le sacrifice de ceux de 14/18. En Saône-et-Loire, comme dans beaucoup de régions de France, leurs pertes représentent plus de 25 % des effectifs des promotions.  
Voici donc présentées ci-dessous, ces fameuses « promotions de la guerre » qui virent leurs études et leur jeunesse compromises : les 11/14 à 16/19.
  
PROMOTION 11/14


Le concours d’entrée de 1911, qui réunissait 55 candidats, contre 66 l’année précédente, s’ouvrit le 25 juillet. 30 places étaient mises au concours.
A l’issue des épreuves furent proclamés les trente admis, plus deux sur la liste complémentaire.
Vingt ans en 14 !… Octobre 1911, 30 braves garçons, dont la gaieté cache mal une certaine anxiété, occupent la salle d’études de l’Ecole Normale de Mâcon. En blouse noire, ils sont accueillis par un Directeur austère et un réjouissant Econome. (..) La promo 11/14 termine la « Belle Epoque » pour être plongée, à la sortie de l’école, dans le tragique bouleversement de la « Grande Guerre ».
Cependant, nous sommes fiers de circuler, en ville, avec le nouvel uniforme, rodé par nos « Civils », reluisant de ses 14 boutons dorés (8 à la tunique !… 6 au gilet !…). ô casquette ! Que de mains maladroites manipulent ta visière : une courbe savante, croyons-nous, attire le regard des jeunes mâconnaises !
Pourquoi ces souvenirs de « gamins » s’égrènent-ils, d’abord, sur ce papier ? Un sexagénaire, bien mûr, retomberait-il en enfance ?
Ne serait-ce pas, après les heures studieuses, sous la coupe de professeurs talentueux, sévères ou débonnaires, dont nous apprécierons, par la suite, la tâche difficile, ne serait-ce pas pour masquer les graves douloureux événements qui nous attendent, dès la sortie de l’Ecole Normale, nous, les insouciants gars de 20 ans !
Août 1914 ! La tunique à bouton dorés fait place, rapidement, à un nouvel uniforme, plus rutilant à l’époque, mais combien plus dangereux ! (..)
La guerre, hélas, nous enlève successivement cinq jeunes braves et parmi les revenants, souvent diminués physiquement par blessure ou captivité, huit camarades nous quittent définitivement.
D’après la chronique du Cinquantenaire, « un vieux de la vieille de la 12/15, Bulletin n° 82, 1961

Collègues de la promotion morts pour la France (visages cerclés sur la photographie) :
FAVRE James-Edouard, JOBLOT André, MARMILLOT Georges-Henri, RICHARD Alphonse-Eugène, SEGUIN Marcel.

PROMOTION 12/15



Le concours d’entrée de 1912 s’ouvrit le 29 juillet et 56 candidats s’y disputaient 30 places d’élèves-maîtres. (..) La promotion 1912/1915 fut parmi celles qui payèrent le plus lourd tribut au cours de la guerre, qui devait d’ailleurs interrompre le cours de ses études dès la fin de la deuxième année. Tous ses membres furent en effet délégués comme intérimaires de guerre pour combler les vides creusés par la mobilisation parmi les maîtres du département.
Appartenant pour la plupart aux classes 1915 et 1916, les Roupanards de la 12/15 ne demeurèrent que bien peu de temps en fonction, et, rapidement incorporés, ils furent bien vite envoyés au front.
Neuf camarades de la 12/15 devaient trouver la mort sur les champs de bataille, et trois autres – BOISSON, GUILLAUME, SPAY – ne devaient pas longtemps survivre aux blessures ou maladies qui avaient définitivement compromis leur santé.
La guerre de 39-45 voyait la fin tragique de Claude FORÊT et devait causer, à longue échéance, la mort de notre camarade LAGNEAU, usé par les souffrances d’une inhumaine captivité. (..)
Cette première année se termina, comme il se doit, par l’ « enterrement du 1 » (..) je nous revoie encore, défilant en monôme, une fois passée La Coupée, précédés par Tacnet et Châtelet avec leur piston, par Lagneau portant avec respect un immense « 1 » qu’il avait lui-même confectionné avec le bois de l’atelier. (..) Cette deuxième année se passa donc dans le travail de préparation du Brevet Supérieur (..) et puis vint le Brevet Supérieur, puis la « décale ». C’était en juillet 1914 et l’on parlait sérieusement de guerre ; mais, avec l’insouciance de nos 19 ans nous refusions de croire à la possibilité d’un pareil malheur !
Hélas ! Peu de jours après, le coup de tonnerre du 2 août 1914 vint dissiper nos illusions et réduire à néant tous nos beaux projets. L’Ecole Normale, transformée en hôpital, fut fermée et, en guise de troisième année et de doux farniente, nous dûmes  tous partir, les uns après les autres, au « casse-pipes ». Trois d’entre nous de la classe 14, partirent en septembre 14 ; ceux de la classe 15 en décembre ; ceux de la classe 16 en avril 15 et enfin les deux benjamins de la 17 en janvier 16. Beaucoup ne sont pas revenus…
D’après la chronique du Cinquantenaire, J. B. BOULETREAU (11/14) Bulletin de l'Amicale n° 83, 1962

En juillet 1914, Brevet Supérieur ! Aussitôt l’examen terminé nous fûmes renvoyés dans nos familles. Et, à la grande surprise de la plupart d’entre nous, peu soucieux des événements extérieurs, c’était la guerre en août.
Bientôt, ceux qui appartenaient à la classe 1914 (20 ans) furent mobilisés.
Le 1er octobre, les non-appelés – au lieu de revenir à l’EN pour leur troisième année – furent nommés en remplacement des instituteurs sous les drapeaux dont certains étaient déjà tués, blessés ou prisonniers.
A la fin de l’année, la classe 15 (19 ans) fut mobilisé ; puis, en 1915, appel de la classe 16 (18 ans).
Notre promo est donc la première de celles dont les études furent interrompues par la première guerre mondiale. Nous avons été dispersés dans les régiments d’infanterie, dans les « pelotons » ou les écoles d’aspirants alors que certains d’entre nous étaient encore presque des enfants, jugeant l’armée d’après Les Gaîtés de l’Escadron ou L’Adjudant Flick, des œuvres de Courteline qu’un professeur nous avait fait connaître en « lecture libre ».
Quand nous sommes rentrés fin 1919, nous avions de 23 à 25 ans ; nous étions des « hommes », mais il en manquait 12 sur 30 : BOISSON, CLAIR, DEHEZ, GUILLAUME, LAFORËT, LHENRY, MERLIN, POTHIN, SEGUIN, SEREAU, SPAY, TACNET ont été tués ou sont décédés des suites de blessures de guerre.
Les survivants ont presque tous été blessés. Réadaptés à la vie civile, ils ont poursuivi une carrière normale ; cependant, quelques-uns mettaient en cause le régime « qui porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jaurès).
En 1939, certains furent encore mobilisés. Puis le gouvernement dit de Vichy en suspendit, déplaça ou révoqua quelques-uns : PAGNEUX, DESVEAUX, CHATELET, LAGNEAU.
En 1944, FORÊT, alors directeur du Cours complémentaire de Saint-Germain-du-Bois, fut tué par les allemands.
A la libération, les « brimés » retrouvèrent leurs postes.
Maintenant, nous sommes tous retraités et nous pouvons méditer sur la phrase célèbre : « Ainsi, comme nous en voyons passer d’autres devant nous, d’autres nous verrons passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle ». Mais, en ce qui concerne la nouvelle vague des générations, un souhait personnel pour finir !
Que se réalise « l‘avenir consolateur » évoqué dans le poème Lux [Victor Hugo], lequel fut supprimé de notre programme en 1913 :
Oh ! Voyez ! La nuit se dissipe.
Sur le monde qui s’émancipe,
Oubliant Césars et Capets ;
Et sur les nations nubiles,
S’ouvrent dans l’azur, immobile,
Les vastes ailes de la Paix.
D’après la chronique du Cinquantenaire, Henri DESVAUX (12/15) Bulletin de l'Amicale n° 83, 1962

Collègues de la promotion morts pour la France :
CLAIR Stéphane-Raymond,  DEHEZ Jean-Marie,  LAFORET Henri-Jean-Marie, LHENRY Jacques-Marius,  MERLIN Albert, SEREAU Noël-Camille-Jules, TACNET Antonin-Jean-Marie, 
POTHIN Jean-Hyacinthe (mort en 1916 d’une maladie contractée au front), GUILLAUME Eugène (mort en 1920 des suites de ses blessures), BOISSON Paul-Léon-Stéphane (mort en 1921 d’une maladie contractée au front), SPAY Louis-Antonin (mort en 1926 des suites de ses blessures).


PROMOTION 13/16




Le concours d’entrée de 1913 s’ouvrit le 27 juillet. 63 candidats s’y disputaient 27 places. (..)
Comme toutes les promotions de guerre – et plus que d’autres peut-être – la 13/16 vit ses études gravement perturbées, puis bientôt interrompues. A la rentrée de 1914, alors qu’elle devait entamer sa deuxième année d’études pour préparer le Brevet Supérieur d’alors, elle dut abandonner l’Ecole au personnel  et aux blessés d’un hôpital temporaire. Tous ses membres furent aussitôt appelés à remplacer , à travers le département, les maîtres mobilisés, et ils ne devaient d’ailleurs guère tarder à les rejoindre au front. Appartenant aux classes 16 et 17, les Roupanards de la 13/16 ont payé un lourd tribu à la guerre. Si deux d’entre eux seulement furent tués au combat, beaucoup furent gravement blessés et plusieurs sont morts par la suite, victime de la guerre.
Sacrifiée, non sur les champs de batailles, encore que trois des siens : CHASSAGNE, LECHERE et MOUTARDIER aient été victimes des deux conflits mondiaux, mais bel et bien sacrifiée, du fait de la guerre, dans sa formation professionnelle et dans ses études, puisque celle-ci se limitèrent à la première année. 
Si une photo de notre promotion peut, aujourd’hui, illustrer cette chronique, c’est parce que – fait extraordinaire – aucun de nous n’étant « collé » un certain dimanche de février, nous décidâmes de nous faire photographier. Bien entendu, nous nous serions cru déshonorés si nous avions quitté notre casquette ! Il nous fallut même, pendant une étude, discuter, puis voter, pour savoir si nous la conserverions. Et les partisans de la tête nue se révélèrent plutôt rares ! Grâce à ce cliché, la promotion 13/16 possède tout de même un témoignage tangible, documentaire, de son séjour à l’école et nous pouvons nous féliciter d’avoir songé à le faire établir. (..)
Le printemps de 1914 fut particulièrement maussade, froid, brumeux et pluvieux, et notre troisième trimestre ne fut guère ensoleillé. (..) en ces temps lointains, la Fête Nationale ne marquait pas encore le départ en vacances et, après trois jours passés dans nos familles, il nous fallut revenir à Mâcon jusqu’au 24 juillet, date de la sortie. (..)
Vint ensuite le départ, et nous ne devions plus nous revoir. Dix jours après, la guerre éclatait. En octobre, nous fûmes chargés de remplacer des maîtres mobilisés, puis, les uns après les autres, nous partîmes pour la caserne, en attendant le front et nous ne revînmes plus jamais à l’école. Nous n’avons donc connu, ni les leçons modèles, ni les émotions du Brevet Supérieur, ni les stages à « l’Annexe », ni les agréments du voyage de fin d’études. (..)
En octobre 1919, le Ministre offrit aux normaliens qui se trouvaient dans notre cas de retourner à l’école ou de solliciter un poste immédiatement. Il s’agissait donc de reprendre des études interrompues depuis 5 ans ? Et, comme il n’était pas question ni de programmes condensés, ni de formation accélérée, c’était , pour nous qui étions tous de familles modestes, la perspective de revenir à l’Ecole pour deux ans, soit jusqu’à 24 ou 25 ans. Aussi, deux ou trois seulement optèrent-ils pour la reprise des études, en compagnie d’une dizaine de camarades des promotions postérieures (celles de l’ « Orangerie ») qui avaient été appelés sous les drapeaux en cours de scolarité. Ils formèrent la promotion des « récupérés ». (..)
En mars 1920, le Ministre décida brusquement d’organiser, à la fin du mois, une cession spéciale du Brevet Supérieur, réservée à tous les anciens mobilisés (et pas uniquement aux anciens normaliens). Mais cette décision ne fut notifiée officiellement, ni par l’Inspecteur d’Académie à son personnel, ni par le directeur de l’Ecole Normale à ses anciens élèves et les membres de la 13/16 ne furent même pas prévenus officieusement. (..)
Fils de nos œuvres, entrés dans la carrière sans préparation ni conseils, avons-nous été inférieurs à notre tâche ? Fûmes-nous moins bons éducateurs que nos aînés et nos cadets, qui bénéficièrent d’une formation complète ? Il ne m’appartient pas de répondre à ces questions, mais je crois que, si l’on consulte la liste des nôtres qui sont titulaires de distinctions ou de récompenses honorifiques, elle ne paraît pas beaucoup plus courte que bien d’autres. Et, de cela, nous avons le droit d’être fiers, car, si nous fûmes, dans nos études, des « sacrifiés », nous eûmes à cœur de ne pas en faire pâtir les élèves qui nous furent confiés.
D’après la chronique du Cinquantenaire, Jean BOEUFGRAS (13/16) Bulletin de l'Amicale n° 84, 1963


PROMOTION 14/17



Le concours d’entrée de 1914 s’ouvrit le 27 juillet, alors que l’Europe retentissait déjà du bruit des armes et que la paix vivait ses derniers jours. 59 candidats s’y affrontaient pour la conquête de 29 places offertes.
L’examen venait juste de se terminer quand éclata la guerre, qui allait gravement perturber les études de nos camarades. Après des vacances prolongées – la rentrée n’eut lieu qu’en novembre -, les 29 sauvages de la 14/17 ne purent s’installer, comme leurs aînés, dans la vieille maison de l’Héritan, au portail de laquelle flottait depuis le début d’août le drapeau de la croix Rouge. Ce fut donc l’Orangerie de la Préfecture, berceau de notre Ecole annexe, qui accueilli les nouveaux Roupanards. Parodiant Vigny, on peut dire que, durant ces années terribles, la guerre était debout dans la Roupane. Au fil des jours, l’effectif s’amenuisait, les élèves quittant un à un les bancs de l’Ecole pour entrer dans la guerre. Trop souvent hélas ! la nouvelle de la mort d’un aspirant de vingt ans, dont les yeux, hier encore, riaient sous la casquette dorée, venait apporter la tristesse parmi ceux qui attendaient…
Ce fut le mois de mars 1917 qui vit partir les plus jeunes de la promotion, demeurés les derniers. Engagés dans les derniers combats de 1918, particulièrement meurtriers, nos camarades devaient voir trois des leurs mourir au front, tandis que plusieurs autres étaient grièvement blessés, certains dans les tout derniers jours de la guerre. (..) Mais octobre arriva. Bien avant lui, la guerre était venue… Mâcon, alors, était plein de soldats qui traînaient leur lassitude au long des rues. Plein de blessés douloureux, aussi. Tant même qu’on avait tout sorti, là-haut, dans l’Ecole Normale, tout emporté, je ne sais où. « Abrutis » et « Civils » [termes désignant des normaliens] étaient partis, qu’on avait envoyé jusqu’au fond des campagnes lointaines, tenir la place de ceux que la guerre avait pris et tenter, là-bas, d’y faire oublier leur toute jeune inexpérience.(..)
La guerre faisait rage. Les autres étaient là-bas, « …assis dans les terres ténébreuses et à l’ombre de la mort… », ainsi qu’il est écrit au Livre de Job. Et nous ?… Mais nous avions seize ans . Et personne, alors, ne songeait à nous rappeler que le temps n’était plus de rire et de se gausser de tout. (..)
La guerre était là, toujours, et qui déjà nous avait pris Jean DESBOIS, si doux, si timide, et qui avait voulu s’engager. POMMIER, venu avec moi de Nolay, l’année d’avant. Demain, CHALUMEAU, qui savait tout avant même de l’avoir appris… Ceux-là que nous ne reverrions jamais plus… Et puis, les uns après les autres, nous étions tous partis. Dix-huit ans, à peine.
Un jour de 1919, j’étais revenu à Mâcon pour y retrouver GUILARD. Il achevait là de soigner une douloureuse blessure. Et nous étions allés par les rues qui descendent vers la Saône, jusqu’à cette Orangerie où, nous avait-on dit, le Paul, ce soir-là, surveillait une étude.
Sans hâte, nous avions retrouvé l’escalier familier et le vestibule, là-haut, où pendaient les casquettes des « Sauvages ». Et nous avions frappé à la porte fermée. « Entreye ! » Trente têtes curieuses, d’un coup, s’étaient retournées vers nous.
Lui, le crâne enfoncé dans un placard, le postérieur haut levé, n’avait point bronché. Quand, se redressant, nous le vîmes là, devant nous, immobile, debout et muet. Un instant seulement. Et, s’approchant : « Guilard,.. promotion 14/17… petit ! Fargeton,… promotion 14/17… Ah ! oui petits !… »
Et tout de suite, il nous entraîna vers sa chaire. Et nous étions là, devant lui, devant toute la classe, aussi, attendant je ne sais quoi. « Debout tous ! » cria-t-il soudain. Et dans le brouhaha qui s’éteignait, le voilà hurlant à tous ces Sauvages qui, déjà, souriaient, « Je vous présente deux survivants de la dernière promotion qui ne fut pas une promotion de crétins !… »
« Deux héros, aussi !… » Et dans l’instant, il me regarda des pieds jusqu’à la tête une fois, deux fois. Il avait vu mes bottes de cuir fauve, haut lacées et, sur ma tunique noire, les ailes d’or déployées. « Oh ! oh !…une aviateur petit !… La Chasse petit ?… »
Non, pas la Chasse, seulement le Bombardement de nuit. Alors, parce qu’il en était curieux, je lui disais, parmi tous, quelques uns de mes raids heureux d’où j’étais revenu, le vol aveugle dans la nuit noire, et, les obus qui montaient, pour éclater au bout des ailes, et qu’on n’attendait pas. (..)
Pourquoi, dans ce moment, me vint-il à l’esprit de raconter à Paul que j’était allé sur Ludwigshafen et, qu’après avoir jeté mes bombes au bord du Rhin, sur la Badische Aniline, j’avais vu monter les flammes, haut dans le ciel ?
Le Paul me regarda longtemps, longtemps, et , soudain, je sentis dans ses yeux l’immense contentement qui les remplissait. Car il savait, maintenant que, lui aussi, avait une part dans la victoire de nos armes.
« La Badische Aniline, petit !… Vous l’aveye facilement trouveye, hein !… Je vous en avais parleye dans mon cours de Chimiye !… »
Cinquante années, déjà… Et voilà que je me surprends encore à rire et à me gausser de tout…
D’après la chronique du Cinquantenaire, Alphonse FARGETON (14/17) Bulletin n° 85, 1964

Collègues de la promotion morts pour la France :
CHALUMEAU André-Henri-Félix-Ernest,  DESBOIS Jean-Henri, POMMIER Jean-Marie-Georges.


PROMOTION 15/18



C’est le 27 juillet que s’ouvrit le concours d’entrée de 1915, auquel prirent part 50 candidats pour 35 places offertes. Sur les 35 admis, l’un, BERTHILIER  Marcel, reçu n° 25, n’entra pas à l’Ecole en octobre, et la promotion compta donc à la rentrée 34 élèves seulement.
La guerre qui faisait rage exigeait toujours plus de combattants et dès décembre 1915, les deux premiers appelés quittaient la Roupane, le premier trimestre à peine terminé. L’année 1916 voyait partir deux nouveaux camarades, puis six autres répondaient en avril 1917 à l’appel de la classe 1918. En janvier 1918, sept camarades contractaient un engagement volontaire et en avril, les quinze derniers partaient avec la classe 1919.
C’est dire qu’aucun Roupanard de la 15/18 ne put passer ses trois années à l’Ecole et y terminer normalement ses études. Les dernières offensives de l’automne 1918 virent mourir trois camarades de la promotion, tués tout trois en l’espace d’un mois. Par la suite, dix autres sont décédés, ce qui laisse à vingt-et-un le nombre des survivant d’une promotion prématurément éprouvée. Promotion qui fut à l’origine de l’hymne de la Roupane à travers des paroles de Roger Boeufgras et une musique de Claudius Pariat même si elle fut baptisée avec humour « Promotion des Crétins » (voir Bric-à-Brac, de Roger Denux, Bulletin de l'Amicale n° 83).

«  Comment après cela ne pas s’inscrire en faux contre l’infâme calomniateur qui baptisa icelle « Promotion des Crétins » ? Qu’il se montre donc, bonne mère ! le « clerc » en question, s’il ne craint pas toutefois qu’on lui taille les oreilles en pointe…  Le fait est bien aux vacances de 1917 que cet Hymne des Normaliens naquit de la collaboration de deux gars de notre Promo et qui, d’ailleurs, depuis, ont quelque peu fait parler d’eux.
Promotion des Crétins, si vous voulez, mais qui néanmoins, surent faire leur devoir en des périodes troublées, tragiques…
Comme les promotions précédentes, nous fûmes tous mobilisés, très tôt, avant la fin des études. Appartenant aux classes 1917, 18 et 19, certains d’entre nous ont leur nom gravé sur la pierre du souvenir… GIRAULT, LAMBERTET, classe 1918, POTHIER, classe 1919, tués à l’ennemi en 1918. Le capitaine VAUPRE fut blessé en 1940. NAVOIZAT, déporté en 1941, mourut par la suite. HENRY, ROUX furent emprisonnés par les autorités d’occupation. (..)
Tout deux victimes de la dureté des temps [JOBEY et SIGNORET] et des lois d’exception du Régime de Vichy, on nous en a sortis… [de l’enseignement], nous invitant aimablement à tirer nos grègues et à filer vers d’autres cieux… L’ami BOUDOT Gilbert, lui, fut inquiété pour d’autres raisons (demi-porc mis au saloir sans état civil régulier), puis dut disparaître dans la verdure pour sa sécurité personnelle, et par la suite ne rentrera pas dans l’enseignement. Voici d’ailleurs certains passages d’une lettre qu’il m’écrivit naguère à ce sujet, où on reconnaîtra la marque de son esprit caustique :
« j’ai été effectivement révoqué de mes fonctions de secrétaire de mairie pour avoir salé abusivement la moitié d’un élève de Saint-Antoine. C’était sans doute dans cette moitié que s’était logé le Diable, car l’heureux bénéficiaire de la deuxième moitié ne fut pas inquiété. Après ce tour de demi-cochon, je fus frappé d’une mesure de déplacement d’office en raison de mon « attitude politique ». (..) Voilà où peut conduire un cochon. Je dois dire d’ailleurs que dans cette histoire, il y eut plusieurs fameux cochons, dont le seul respectable fut celui qui baignait dans le saloir. J’adresse à sa mémoire un souvenir ému et reconnaissant… et j’espère qu’il est au Paradis des Cochons. Quand aux autres, qui étaient, je crois, de fervents « bien pensants », je suppose qu’ils ont dû rendre des comptes au Juge Suprême, car ils doivent être, pour la plupart, « salés » eux aussi depuis un certains temps. » Tout ceci, bien sûr, n’a rien à voir avec la chronique du Cinquantenaire, mais révèle par quelles alternatives très peu réjouissantes sont passés certains de nos collègues pendant la période d’occupation.
D’après la chronique du Cinquantenaire, Joseph SIGNORET (15/18) Bulletin de l'Amicale n° 86, 1965

Collègues de la promotion morts pour la France :
GIRAUD René-Fernand, LAMBERTET François Félix, POTHIER Claude.

PROMOTION 16/19



Le 1er octobre 1916, nous étions trente à faire notre entrée à l’Ecole Normale. La troisième année de guerre était entamée et depuis sept mois le canon tonnait sans relâche à Verdun. Comme nos camarades des deux promotions précédentes, nous ne connûmes pas les locaux de l’Ecole, occupés par un hôpital militaire. En première année, les cours étaient donnés à la Chambre des Notaires et en deuxième et troisième année, à l’Orangerie, dépendance de la Préfecture. Lorsque nous fûmes en possession de notre uniforme et que nos anciens nous eurent baptisé au vin blanc dans la salle de la Patte d’Oie, nous devînmes de vrais Roupanards.
Nos deux premières années de l’Ecole Normale s’écoulèrent dans l’atmosphère d’une guerre atroce. A tout moment,  l’un de nous apprenait qu’un de ses proches était tué, ou grièvement blessé, ou porté disparu. Nos camarades des deux promotions précédentes et quelques uns de notre promotion nous quittèrent en avril 1917, en avril et août 1918. Une des morts qui nous frappèrent le plus fut, en juin 1918, celle de CHALUMEAU, que tout le monde admirait pour son intelligence exceptionnelle.
Pendant nos récréations de 16 à 17 heures, nous allions souvent à la gare pour lire les gros titres et les manchettes des journaux du soir. Parfois, notre Directeur, M. LAURENCIN, se joignait en ville à l’un de nos groupes et nous commentait les dernières nouvelles.
La majeure partie de notre promotion passa le conseil de révision pendant l’été de 1918. CLEMENCEAU pensant avoir besoin de la classe 20 au printemps suivant. En attendant, nous faisions régulièrement de la préparation militaire ; nous nous rendions au stand au pas cadencé, en chantant la Madelon ou les airs martiaux qu’entonnaient nos aïeux de 1792. (..)
Nous n’étions pas toujours envahis par des pensées tristes. La jeunesse ne perd jamais ses droits. (..) Le règlement était sévère. Il était défendu de fumer et d’entrer dans un café, même à la campagne ; sans doute nous dérogions parfois à ces interdictions, mais c’était toujours modérément : notre argent de poche était si modique ! (..) Le jeudi après-midi, nous sortions par petits groupes sous la responsabilité d’un normalien de 3ème année, qui indiquait par avance au Directeur l’itinéraire choisi. Le dimanche, nous sortions librement jusqu’à cinq heures ; en cela, nous étions plus favorisés que les normaliennes, conduites par un professeur vigilant en dehors de la ville. Ceux qui avaient  une amie parmi elles parvenaient à croiser le groupe, et des regards et des sourires chargés de tendresse s’échangeaient pendant quelques secondes.
Au début de notre troisième année, la victoire des alliés s’affirmait sur tous les fronts. Nous apprîmes au début de novembre que les allemands avaient demandé un armistice. Le 11 novembre, à midi, les cloches de Mâcon sonnèrent à toute volée ; tout le monde comprit. Nous quittâmes aussitôt nos pensions, nous mêlant à la foule qui envahissait les rues. C’était une extraordinaire explosion de joie : s’en était fini de l’hécatombe ! Nous allions revoir ceux qui avaient couru tant de périls et montré tant de courage ; la paix saurait écarter tout risque d’une nouvelle guerre… La marée humaine nous entraîna vers la Préfecture, où s’organisait un immense défilé ; notre Directeur, nos professeurs étaient parmi nous. Journée unique, journée inoubliable.
D’après la chronique du Cinquantenaire, Joseph JUREDIEU* (16/19) Bulletin de l'Amicale n° 87, 1966
* Auteur de la fameuse série de manuels « Rémi et Colette » avec Eugénie Mourlevat

Collègues de la promotion morts pour la France :
CACHOT Claude-François-Joseph.

Le contenu de cet article est proposé dans la brochure « Défendre la Patrie ! Période 1914-1918 » en vente au musée.


P.P

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