Vœu de Jean Jaurès le 15 janvier 1888
L’émancipation par la lecture
BONNE ANNEE 2026
Savoir
lire d’abord et écrire ensuite
La
lecture, avant l’écriture, donne à l’enfant l’accès à une communication élargie
dans le temps mais aussi dans l’espace. En cela réside le progrès économique
selon les « positivistes » de la Révolution industrielle, en cette deuxième
moitié du 19e siècle. L’instruction sert avant tout à forger un
citoyen tout acquis à la défense et au développement du pays. En même temps qu’il décrypte les
lettres, l’enfant s’imprègne à son insu, de cette idéologie de la France
bourgeoise. L’école, avec ou sans Dieu (publique ou congréganiste) fonctionne
comme un système de normalisation socio-culturelle : je dois travailler,
je dois aimer mes parents, je dois défendre ma Patrie, bien avant que Vichy n’en
fasse sa devise. Jaurès, dans une « lettre aux instituteurs et institutrices »
développera une toute autre vision de l’apprentissage de la lecture…
Deux
vidéos incluses : vie et mort de Jaurès
Jaurès voit, quant à lui, dans cet accès que donnent la lecture et l’écriture à une communication élargie dans le temps, un moyen pour l’enfant d’entrer en contact direct avec les grands auteurs dont la lecture leur sera ainsi facilitée et recommandée : Rabelais, les Lumières, les prophètes de l’émancipation des travailleurs. Cette même communication, élargie aussi dans l’espace, doit briser la solitude sociale, morale et culturelle, de tout ouvrier analphabète migrant vers les sites miniers ou industriels, quittant de fait sa campagne et sa famille pour toujours. Lire une lettre ou en écrire une autre, décrypter et comprendre un contrat ou un article de presse sera aussi indispensable, à l’avenir, au mouvement ouvrier naissant, qu’à l’affirmation politique du suffrage universel.
Lettre
de Jaurès « aux instituteurs et institutrices » le 15 janvier 1888
"Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ;
vous êtes responsables de la patrie. Les enfants qui vous sont confiés n’auront
pas seulement à écrire et à déchiffrer une lettre, à lire une enseigne au coin
d’une rue, à faire une addition et une multiplication. Ils sont Français et ils
doivent connaître la France, sa géographie et son histoire : son corps et son âme.
Ils seront citoyens et ils doivent savoir ce qu’est une démocratie libre, quels
droits leur confère, quels devoirs leur impose la souveraineté de la nation.
Enfin ils seront hommes, et il faut qu’ils aient une idée de l’homme, il faut
qu’ils sachent quelle est la racine de toutes nos misères : l’égoïsme aux
formes multiples ; quel est le principe de notre grandeur : la fierté unie à la
tendresse.
Il
faut qu’ils puissent se représenter à grands traits l’espèce humaine domptant
peu à peu les brutalités de la nature et les brutalités de l’instinct, et
qu’ils démêlent les éléments principaux de cette œuvre extraordinaire qui
s’appelle la civilisation. Il faut leur montrer la grandeur de la pensée ; il
faut leur enseigner le respect et le culte de l’âme en éveillant en eux le
sentiment de l’infini qui est notre joie, et aussi notre force, car c’est par
lui que nous triompherons du mal, de l’obscurité et de la mort.
Eh
quoi ! Tout cela à des enfants ! Oui, tout cela, si vous ne voulez pas
fabriquer simplement des machines à épeler. Je sais quelles sont les
difficultés de la tâche. Vous gardez vos écoliers peu d’années et ils ne sont
point toujours assidus, surtout à la campagne. Ils oublient l’été le peu qu’ils
ont appris l’hiver. Ils font souvent, au sortir de l’école, des rechutes
profondes d’ignorance et de paresse d’esprit, et je plaindrais ceux d’entre
vous qui ont pour l’éducation des enfants du peuple une grande ambition, si
cette grande ambition ne supposait un grand courage.
J’entends
dire, il est vrai : À quoi bon exiger tant de l’école ? Est-ce que la vie elle-même
n’est pas une grande institutrice ? Est-ce que, par exemple, au contact d’une
démocratie ardente, l’enfant devenu adulte ne comprendra point de lui-même les
idées de travail, d’égalité, de justice, de dignité humaine qui sont la
démocratie elle-même ? Je le veux bien, quoiqu’il y ait encore dans notre
société, qu’on dit agitée, bien des épaisseurs dormantes où croupissent les
esprits. Mais autre chose est de faire, tout d’abord, amitié avec la démocratie
par l’intelligence ou par la passion. La vie peut mêler, dans l’âme de l’homme,
à l’idée de justice tardivement éveillée, une saveur amère d’orgueil blessé ou
de misère subie, un ressentiment et une souffrance. Pourquoi ne pas offrir la
justice à des cœurs tout neufs ?
Il
faut que toutes nos idées soient comme imprégnées d’enfance, c’est-à-dire de
générosité pure et de sérénité. Comment donnerez-vous à l’école primaire
l’éducation si haute que j’ai indiquée ? Il y a deux moyens. Il faut d’abord
que vous appreniez aux enfants à lire avec une facilité absolue, de telle sorte
qu’ils ne puissent plus l’oublier de la vie et que, dans n’importe quel livre,
leur œil ne s’arrête à aucun obstacle. Savoir lire vraiment sans hésitation,
comme nous lisons vous et moi, c’est la clef de tout. Est-ce savoir lire que de
déchiffrer péniblement un article de journal, comme les érudits déchiffrent un
grimoire ? J’ai vu, l’autre jour, un directeur très intelligent d’une école de
Belleville, qui me disait : « Ce n’est pas seulement à la campagne qu’on ne
sait lire qu’à peu près, c’est-à-dire point du tout ; à Paris même, j’en ai qui
quittent l’école sans que je puisse affirmer qu’ils savent lire ».
Vous
ne devez pas lâcher vos écoliers, vous ne devez pas, si je puis dire, les
appliquer à autre chose tant qu’ils ne seront point par la lecture aisée en
relation familière avec la pensée humaine. Qu’importent vraiment à côté de cela
quelques fautes d’orthographe de plus ou de moins, ou quelques erreurs de
système métrique ? Ce sont des vétilles dont vos programmes, qui manquent
absolument de proportion, font l’essentiel. J’en veux mortellement à ce
certificat d’études primaires qui exagère encore ce vice secret des programmes.
Quel système déplorable nous avons en France avec ces examens à tous les degrés
qui suppriment l’initiative du maître et aussi la bonne foi de l’enseignement,
en sacrifiant la réalité à l’apparence !
Mon
inspection serait bientôt faite dans une école. Je ferais lire les écoliers, et
c’est là-dessus seulement que je jugerais le maître. Sachant bien lire,
l’écolier, qui est très curieux, aurait bien vite, avec sept ou huit livres
choisis, une idée, très générale, il est vrai, mais très haute de l’histoire de
l’espèce humaine, de la structure du monde, de l’histoire propre de la terre
dans le monde, du rôle propre de la France dans l’humanité. Le maître doit
intervenir pour aider ce premier travail de l’esprit ; il n’est pas nécessaire
qu’il dise beaucoup, qu’il fasse de longues leçons ; il suffit que tous les
détails qu’il leur donnera concourent nettement à un tableau d’ensemble. De ce
que l’on sait de l’homme primitif à l’homme d’aujourd’hui, quelle prodigieuse
transformation ! Et comme il est aisé à l’instituteur, en quelques traits, de
faire sentir à l’enfant l’effort inouï de la pensée humaine !
Seulement,
pour cela, il faut que le maître lui-même soit tout pénétré de ce qu’il
enseigne. Il ne faut pas qu’il récite le soir ce qu’il a appris le matin ; il
faut, par exemple, qu’il se soit fait en silence une idée claire du ciel, du
mouvement des astres ; il faut qu’il se soit émerveillé tout bas de l’esprit
humain, qui, trompé par les yeux, a pris tout d’abord le ciel pour une voûte
solide et basse, puis a deviné l’infini de l’espace et a suivi dans cet infini
la route précise des planètes et des soleils ; alors, et alors seulement,
lorsque, par la lecture solitaire et la méditation, il sera tout plein d’une
grande idée et tout éclairé intérieurement, il communiquera sans peine aux
enfants, à la première occasion, la lumière et l’émotion de son esprit.
Ah
! Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il vous est malaisé de vous
ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à
sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier. Vous serez plus que
payés de votre peine, car vous sentirez la vie de l’intelligence s’éveiller
autour de vous. Il ne faut pas croire que ce soit proportionner l’enseignement
aux enfants que de le rapetisser. Les enfants ont une curiosité illimitée, et
vous pouvez tout doucement les mener au bout du monde. Il y a un fait que les
philosophes expliquent différemment suivant les systèmes, mais qui est
indéniable : « Les enfants ont en eux des germes, des commencements d’idées. »
Voyez avec quelle facilité ils distinguent le bien du mal, touchant ainsi aux
deux pôles du monde ; leur âme recèle des trésors à fleur de terre : il suffit
de gratter un peu pour les mettre à jour.
Il ne faut donc pas craindre de leur parler
avec sérieux, simplicité et grandeur. Je dis donc aux maîtres, pour me résumer
: lorsque d’une part vous aurez appris aux enfants à lire à fond, et lorsque
d’autre part, en quelques causeries familières et graves, vous leur aurez parlé
des grandes choses qui intéressent la pensée et la conscience humaine, vous
aurez fait sans peine en quelques années œuvre complète d’éducateurs. Dans
chaque intelligence il y aura un sommet, et, ce jour-là, bien des choses
changeront." Jean
Jaurès dans La Dépêche, le dimanche 15 janvier 1888
Hommage de Frédéric Worms à l’occasion de l’inauguration de la salle
« Jaurès » à l’ENS de Paris
Cliquez ici pour voir la vidéo (6:07)
L’assassinat de Jaurès
1914/1918 : Témoignage sonore de Pierre Renaudel Directeur de
l’Humanité, témoin de l’assassinat de Jean Jaurès
Cliquez ici pour écouter le témoignage
Patrick PLUCHOT






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