mercredi 18 février 2026

L'enseignement mutuel au 19e siècle

 

L’enseignement mutuel au 19 ème  siècle

Ou la bataille des méthodes


Les classes mutuelles

C’est dans ces classes que l’enseignement mutuel fut développé du milieu du 18e siècle jusqu’après 1833, année où elles furent totalement marginalisées à la suite d’une décision du ministre de l’Instruction Guizot, nommé en 1832. Ce dernier va, sinon imposer, tout du moins conseiller fortement  le choix pédagogique du mode simultané. L’enseignement mutuel devait permettre d’allier coopération, autonomie et responsabilisation, face à la difficulté d’enseigner la même chose à des élèves de capacités et de niveaux différents, dans des classes hétérogènes, problème récurrent de tous temps. Cette méthode, importée des Indes par les anglais prétendait « enseigner la lecture et l’écriture avec succès à mille enfants présents dans une même salle » (1). Voyons ça…


Petit rappel historique

En 1798, le Docteur Bell rapporta des Indes en Europe le « Monitorial System » qu’il définissait comme étant « La méthode au moyen de laquelle une école tout entière peut s’instruire elle-même, sous la surveillance d’un seul maître ». Ce système avait cependant été partiellement appliqué en France depuis 1747 et peut-être encore avant par les Frères de certaines écoles chrétiennes qui avaient dès l’origine, leurs « inspecteurs » et leurs « officiers », lesquels ressemblaient fortement aux « moniteurs » de l’école mutuelle. Mais c’est le Docteur Lancaster qui donna sa forme définitive au système monitorial en 1801, sous le nom de « méthode lancastrienne ».

Cette méthode d’enseignement s’opposa immédiatement aux méthodes d’enseignement simultané et individuel usitées jusqu’alors et considérées comme « des modes d’enseignement traditionnel, transmissif et vertical » par les tenants de la nouvelle méthode. L’enseignement mutuel introduisit quelques innovations : l’apprentissage concomitant de la lecture et de l’écriture, la coopération entre élèves, l’utilisation de l’ardoise et les tableaux muraux. Cette coopération en question convenait bien à la dénomination « mutuel » caractérisant cet enseignement, qui, du reste, pourrait évoquer en nous le souvenir de ces classes « uniques » rurales qui parsemèrent nos campagnes jusqu’aux années 1980. 


Être et avoir, documentaire français de Nicolas Philibert, sélection officielle au festival de Cannes, 2002 : une année avec un instituteur et sa classe unique d’enfants de 4 à 11 ans, école communale de Saint-Etienne-sous-Usson

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En 1815, l’idée d’éducation populaire refit son apparition mais se heurta au sempiternel problème de la pénurie de maîtres. La Société pour l’Instruction Élémentaire, créée en 1815, misa donc sur l’enseignement mutuel qui permettait à un seul maître d’instruire plusieurs centaines d’élèves, en ayant recours à des « moniteurs », choisis parmi les élèves les plus âgés ou les plus doués, et chargés de relayer la parole du maître. Au surplus, la méthode était « économiquement » acceptable par les autorités… Le manuel-guide de la méthode précisait d’ailleurs que « S’il fallait prouver par exemple la différence qu’il y a, sous les rapports économiques, entre la méthode simultanée et la méthode mutuelle, il suffirait de remarquer que l’instruction élémentaire de 50 000 enfants, qui en ont besoin à Paris, coûterait 2 279 000 francs de plus que par le nouveau procédé ».

Et le comte De Laborde de surenchérir dans le Journal de l’éducation, Tome 1er, en minimisant les investissements puisqu’il ne s’agissait, après tout, que de rassembler les enfants autour de tableaux de lecture. Les préconisations étaient simples : « Un local de 150 pieds de long sur 30 de large devait contenir 1 000 élèves dirigés beaucoup plus facilement par un seul maître que 30 enfants dans l’ancien système. De plus on n’avait besoin que d’un seul livre de 140 à 200 pages que les enfants ne touchaient jamais : ce qui lui assurait une durée de plusieurs années. Pour les moniteurs, une somme annuelle de 360 francs dans les écoles les plus nombreuses, la gratification qu’ils se partageaient étant graduée de 60 à 180 francs. Quant aux familles, là où l’instruction n’était pas gratuite, la dépense qu’elles avaient à supporter se réduisait à 5 ou 6 francs par an et par tête d’enfant. Avec une somme annuelle de 10 000 francs accordée quelques années par l’État, la génération toute entière des pauvres, en France, pourrait être élevée en douze ans, et il n’existerait plus nulle part un seul individu inférieur à un autre dans les éléments si importants de l’instruction ». On pensait faire ainsi beaucoup de bien en peu de temps, et surtout à moindre frais… Des arguments imparables, somme toute, s’ils étaient vérifiés !

Une école d’enseignement mutuel à Paris, gravure du 19e siècle. On trouve sous l’image un texte en six colonnes Conseils à la jeunesse très moralisateur. La gravure porte le N°92, « Metz, imprimerie, Lithographie et Fabrique d’Images de Dembour et Gangel » ce qui laisse supposer qu’elle appartient à une série consacrée à l’enseignement mutuel   (musée Carnavalet)

Cette gravure présente une classe d’enseignement mutuel en action. Les élèves effectuent des exercices de lecture-écriture et géographie avec un maître secondé par trois  moniteurs. Au mur sont accrochées des planches de mathématique et de français permettant des travaux de groupes avec les moniteurs.

Illustration L’École mutuelle Bell-Lancaster, par P. C. Klaestrup  


École d’enseignement mutuel Lancaster : « Au niveau des pratiques, le nouveau mode apporte d'abord et fort simplement des techniques et des outils : utilisation permanente de l'ardoise, recours constant aux tableaux d'enseignement, usage intensif du tableau noir. L'école mutuelle a eu le mérite de montrer, de façon très pragmatique, que les rythmes d'acquisitions et les diversités d'attitudes, exigeaient des regroupements variables, différents, temporaires. »

Gravure d’Hippolyte Lecomte, 1818 (alienor.org)

La salle de classe d’une école d’enseignement mutuel est toujours chargée de nombreux élèves, assis sur des bancs et encadrés par des moniteurs. Ici, le maître est debout sur une estrade avec devant lui deux élèves-moniteurs se chargeant de l’exercice.

L’enseignement mutuel ou Histoire de l'introduction et de la propagation de cette méthode, Hamel Joseph, 1818 (Bibliothèque cantonale universitaire Lausanne )

Caricature d’une classe d’enseignement mutuel dans le style de J. J. Grandville Les Métamorphoses du jour, un âne est au piano et donne la leçon à des animaux (CANOPE)

L’enseignement mutuel n’a pas échappé à la caricature de la part de ses contradicteurs. Ici, une scène caricaturée dans un bestiaire satirique contre cet enseignement. Même si Guizot en personne critique et marginalise cet enseignement, il continuera d’exister bien au-delà des années 1830, pour preuve cette troisième réédition du Manuel des Écoles Élémentaires d’Enseignement Mutuel (2). En effet, cette « nouvelle méthode pédagogique » avait été agréée par le Conseil royal de l’Instruction publique,  dans un rapport du Comité des méthodes, signé du Président-rapporteur, l’abbé Gaultier, le 30 octobre 1816 et adopté par la Société (Séance du 19 mars 1817) présidée par le conseiller d’État et sous-Secrétaire d’État  au département de l’Intérieur Becquey et son Secrétaire Général le Baron de Gérando.

Organisation générale de l’enseignement mutuel

« L’enseignement mutuel consiste dans la réciprocité de l’enseignement entre les écoliers, le plus capable servant de maître à celui qui l’est moins. » (Joseph Hamel, L’enseignement mutuel, 1818)


La maquette présentée ici, exposée au Musée national de l’éducation (MUNAE) depuis 2001, met en scène une leçon d’écriture dans une école d’enseignement mutuel. Une vaste salle accueille un nombre important d’élèves, répartis en huit niveaux, appelés « classes ». On voit au premier rang, des élèves tracer des lettres sur le sable tandis que ceux des trois rangs suivants écrivent sur une ardoise. Enfin, les « grands » de la huitième classe écrivent sur une feuille de papier. Pour tous, le modèle est pendu à un pupitre. Le maître, en chef d’orchestre, dirige la manœuvre, relayé par un moniteur général, lui-même relayé pour chaque classe par un moniteur.   

Si la méthode individuelle avait la réputation d’engendrer le désordre dû à l’abandon de la majeure partie de la classe laissée à elle-même, force est de constater que la méthode mutuelle évoque plutôt une discipline pour le moins militaire… Tout est rigoureusement calculé, les commandements sont précis et relèvent d’une organisation générale, le maître les donne de vive voix « Montrez les ardoises ! », « Baissez les ardoises ! » (procédé La Martinière), ses ordres sont transmis en écho  par les différents moniteurs qui en assurent l’exécution. L’organisation spatiale de la classe est adaptée à la méthode et n’est pas sans rappeler ce que sera plus tard le principe du travail dans les manufactures anglaises de la Révolution industrielle, Taylor s’en inspirant  dans son Organisation Scientifique du Travail en trois points : décomposer les phases successives du travail ; chercher les gestes les plus efficaces ; définir la procédure optimale et y adapter les hommes ainsi que l’ensemble des moyens requis ! Voilà pour la théorie. Mais quid de la réalité ?

Guide d’utilisation de la méthode, Joseph Hamel, 1818 (archives.org)

Le manuel de Joseph Hamel, traduit de l’allemand, décrit en détail les procédures et la pratique de l’enseignement mutuel tel qu’elles sont préconisées par Bell et Lancaster. Il fut édité chez L. Colas, imprimeur-libraire de la Société pour l’Instruction élémentaire et comporte en annexe douze planches explicatives dépliables, illustrées par des dessins et schémas concrets. Le but était de réduire la perte de temps entre les différentes actions de la journée : les planches montrent les attitudes codifiées des élèves (de face et de profil), les plans de classe expliquant le trajet à respecter pour y entrer et en sortir, les consignes pour faire l’appel ou les leçons, etc… tout cela d’une manière très « autoritaire » concernant l’ordre général de l’école et des commandements du maître, du moniteur général et de ses moniteurs-adjoints ainsi que des exercices des élèves.

On trouve la liste des commandements qui figuraient aussi dans le manuel Sarazin : 



Immersion dans une demi-journée d’enseignement mutuel

La mise en œuvre de la méthode

Daté de 1816, un document imprimé au format d’une affiche (80cmx 60cm) décrit et illustre la méthode d’enseignement mutuel : « ÉCOLES POUR L’ENSEIGNEMENT MUTUEL – D’après les méthodes perfectionnées autorisées par l’Université Royale de France et approuvées par MM. Les Vicaires Généraux du Chapitre Métropolitain de Paris ». Cette méthode y est décrite comme pouvant permettre d’apprendre à écrire, lire et compter à 360 enfants en même temps pendant 3 heures, à condition de poser des règles précises. Un schéma valant mieux qu’un long discours, cette affiche est composée de dessins montrant l’organisation spatiale dans l’école et les différentes positions que l’élève devra adopter pour suivre les leçons. Chaque dessin est accompagné d’un numéro qui renvoie à une légende explicative du déroulement de la séance.

L’emploi du temps d’une journée est divisé en six séquences pédagogiques qui nécessitent chacune une organisation spatiale et une posture des élèves différentes. Voyons en détail le contenu des planches illustrées et leurs commentaires concernant une matinée d’enseignement :

« À  9 heures les enfants entrent dans l’école (figures 1 à 7)

1. Les moniteurs d’écriture montent sur leurs bancs, près des télégraphes [sorte de poteaux indicateurs], qui indiquent les 8 classes [1 classe correspond à une rangée matérialisée par 1 banc qui peut contenir 10 élèves].

2. Les enfants rentrent dans la classe les mains derrière le dos pour prévenir toute espièglerie.

3. Tous ôtent leur chapeau de la main droite.

4. Tous prennent le cordon fixé dans le chapeau, l’attachent au bouton de leur habit et renvoient le chapeau derrière le dos.

5. Tous prient à genoux sur les bancs ou à terre.

6. Au coup de sonnette, tous entrent dans les bancs.

7. Tous sont assis, les mains sur les genoux. »

« À  9 heures 05, premier exercice d’écriture (figure A1)

Pour la première classe, le moniteur commande de mettre l’index sur le bord de la table et montre avec sa baguette la lettre, accrochée sur une pancarte au télégraphe, que les enfants doivent tracer sur le sable avec leur index. Le moniteur demande aux enfants de mettre les mains derrière le dos et corrige chaque lettre puis l’efface avec un rabot, puis continue l’exercice. »

« Pour la 2e classe et jusqu’à la 7e classe, les enfants écrivent sur une ardoise, la 8e classe écrit sur du papier (figures 8 à 12).

Les mains sur la table, les enfants commencent par nettoyer leur ardoise avec un peu de salive ou mieux un tampon de tissu. Après avoir vérifié les ardoises, les moniteurs distribuent un crayon à chaque élève. C’est la 8e classe qui commence, après avoir reçu une plume et de l’encre. Le moniteur dicte un mot sur le tableau, en prononçant chaque syllabe, et il épelle le mot.

Le moniteur de la 7e classe dicte à son tour, puis les autres successivement. Dès qu’une classe a écrit 6 dictées, son moniteur tourne le télégraphe sur le côté EX qui signifie EXAMINEZ. Les enfants montrent leurs ardoises et les moniteurs vont corriger ce qui a été écrit sous la dictée puis retournent à leur place. »


« À 9 heures 20, appel

À l’ordre de « Moniteurs, faites l’appel » dit par le maître, les moniteurs vont chercher à la table du maître une plume et de l’encre, prendre les listes d’appel suspendues au mur, marquer les présents et noter les absents, faire leur rapport au maître, en disant le nombre d’absents, de présents et le total. Le maître écrit sur son registre d’appel les trois nombres énoncés. Les moniteurs viennent remettre les listes à leur place et rentrent dans leurs bancs. »

« À 9 heures 30, marche pour la lecture

La marche des moniteurs : Les 8 moniteurs de lecture choisis dans la 7e et 8e classe par le moniteur général vont prendre les marques et les baguettes de lecture à la table du maître, se placer à la tête des classes qu’ils doivent faire lire. 

La marche des classes : Les enfants sortent de leurs bancs, les mains dans le dos. Le moniteur de lecture met la main sur l’épaule du 1er  de la 8e classe pour la lecture. Il défile à la tête de 7, 8 ou 9 enfants.

Le moniteur suivant conduit de même 7, 8 ou 9 enfants et toutes les classes défilent de la même manière. Chaque moniteur en arrivant à son tableau de lecture, abaisse le demi-cercle, se place en dedans à gauche du tableau et les élèves se développent autour du cercle.

Les moniteurs d’écriture vont à leur tour former un ou plusieurs demi-cercles de lecture près du maître. »

« À 9 heures 45, lecture et épellation : 

« L’exercice de lecture commence pour toutes les classes. La surveillance du maître doit alors augmenter parce que les moniteurs placés autour des classes se trouvent éloignés de ses regards. Il doit partager les devoirs de son moniteur général et aller de cercle en cercle, s’assurer si chaque moniteur fait bien épeler, bien prononcer, bien lire, et s’il règne avec le bon ordre, un ton de voix moyen, afin que les enfants ne se fatiguent pas en criant et n’étourdissent point les cercles voisins. »

« À 10 heures 30, retour dans les classes et 2e exercice d’écriture :

Les moniteurs alignent les enfants contre le mur et les font rentrer dans leurs classes. Ils refont les exercices d’écriture comme en début de matinée.

L’arithmétique a lieu pendant cet exercice pour les 4 classes, soit sur les bancs, soit en demi-cercle. »

« À 11 heures 45, sortie de l’école :

Les moniteurs prennent les crayons et les rangent dans leur tiroir. Les enfants sortent de leurs bancs et se mettent à genoux pour la prière. Ensuite, ils mettent leur chapeau pour sortir. La 8e classe sort la première puis les autres suivent. Tous les enfants marquent ensemble deux pas, frappent trois coups dans les mains, en marquant les deux pas suivants et sortent ainsi de l’école en bon ordre. Pour prévenir les accidents, surtout dans les grandes villes, le maître doit charger les moniteurs de conduire les élèves par peloton de 10 chez leurs parents. »

« L’unique but de ces commandements est de maintenir le plus grand ordre dans une école nombreuse, de soutenir l’attention des enfants, de les habituer à exécuter vite et bien les mêmes opérations, de diminuer autant que possible par la précision et la célérité, la perte de temps qu’entraîne le passage d’une opération à l’autre. Ces mouvements ont d’ailleurs l’avantage de les exercer, de les amuser, de les rendre dociles et intelligents. Dans une école de 360 enfants, par exemple, le maître qui voudrait instruire chaque élève à son tour, pendant une séance de trois heures ne pourrait donner qu’une demi-minute à chacun.

Par cette méthode, tous les 360 élèves prient, écrivent et lisent ou comptent pendant deux heures et demie chacun. Une demi-heure seulement se passe en mouvements indispensables. »

L’affiche ne précise pas que dans ces écoles, la journée débutait 1 à 2 heures auparavant pour la formation des moniteurs. Toute l’organisation de cet enseignement mutuel reposait sur les moniteurs et les élèves ne connaissaient d’autres maîtres que ces derniers. C’est par eux que l’instituteur voyait, parlait, agissait et il fallait qu’ils soient bien formés durant ces 1 à 2 heures de classe qui leur étaient consacrées. Avec quel moyen et quel objectif ? Il fallait les « dresser » au métier, se cantonnant tout simplement à la récitation de la théorie des procédés du système : les moniteurs avaient eux-mêmes leurs moniteurs, les uns appartenaient au groupe de la lecture, d’autres au groupe du calcul, leur travail était divisé, morcelé, chaque intervention étant spécialisée, sans vue d’ensemble ni unité.

Toujours est-il que le système n’avait rien à envier à l’armée. On y trouvait jusqu’à quatre moniteurs généraux dont les bureaux étaient sur l’estrade, de part et d’autre du grand bureau du maître ; des moniteurs particuliers pour chaque exercice et chaque niveau qui siégeaient au bout des tables ou au pupitre d’honneur, d’où ils exerçaient leur surveillance et manipulaient les télégraphes ;  des moniteurs adjoints occasionnels pour remplacer un titulaire absent ; des conducteurs, sous-officiers des moniteurs, qui, l’ordre donné, procédaient à la sortie de l’école et à l’accompagnement de chacun jusque chez lui, en tête de la colonne, la main posée sur l’épaule du premier du rang, guidant sa petite « escouade »..  

Un bref état des lieux

Avant l’ordonnance de Louis XVIII du 29 février 1816 réorganisant l’école primaire, il y avait, en France, 165 000 enfants qui fréquentaient les « petites écoles » (Journal d’Education, 1828). D’après le même journal, en 1820, ce nombre atteignait 1 123 000. Toujours de la même source, en 1828, sur 39 381 communes françaises, 24 000 étaient pourvues d’écoles de garçons recevant 1 070 000 enfants, alors que les filles fréquentant les écoles primaires étaient tout au plus 430 000 ; 15 381 communes étaient donc sans écoles de garçons et on estime à 20 000 celles sans écoles de filles. En conclusion, en regard de la population totale 1 680 000 garçons et 2 320 000 filles ne fréquentaient aucune école…

À cette époque, les écoles fonctionnaient principalement selon deux modes : le mode simultané, privilégié par les écoles confessionnelles qui disposaient d’un personnel suffisant, où les enfants étaient partagés en classes et recevaient la leçon tous ensemble de la bouche du maître ; le mode individuel, commun à la plupart des autres écoles, où le manque de maîtres auxiliaires ne permettait pas de constituer des groupes d’élèves, un seul maître s’occupant de chaque enfant isolément, tout à tour. L’arrivée de l’enseignement mutuel allait fournir à l’instituteur le moyen de multiplier sa direction personnelle et d’obtenir, en théorie, des résultats plus satisfaisants et homogènes. Le guide des fondateurs ne stipulait-il pas « Deux ans d’étude suffisent aux moins intelligents pour achever leurs cours et les bien posséder », alors que la majorité des élèves des autres méthodes « s’enfonçaient chaque jour davantage dans la paresse et l’ignorance ».

Quelques repères concernant la Saône-et-Loire :

L’auteur des tableaux présentés est Jean-Louis Gineste, L’Histoire de l’Education, septembre 1999. Ils sont composés d’extraits du rapport au Roi par le Ministre-Secrétaire d’État au département de l’Instruction publique sur la loi du 28 juin 1833 relative à l’instruction primaire, édité à Paris, Imprimerie Royale. Ce rapport au Roi, signé Guizot, paraît en avril 1834. Il présente la synthèse officielle d’une enquête nationale. Les tableaux sont complétés par des données tirées du premier recueil de la statistique Générale de la France publiée en 1832, qui apportent un éclairage supplémentaire :

Tableau général


Tableau comparatif par académie de la situation de l'instruction primaire en 1829 et 1832

Nombre de classes que les communes devront ouvrir, dont nombre de maîtres à recruter pour mettre la loi en application.


Dépenses des communes pour l'instruction publique globalisées par département.


(4) Pourcentage du nombre des maisons d'école par rapport au nombre de communes.

Grandeur et décadence de l’enseignement mutuel

Vous avez dit discipline ?

L’enseignement mutuel connut bien des vicissitudes. Certains l’accusèrent de vouloir détruire les écoles chrétiennes,  d’autres lui reprochèrent d’ébranler les bases de l’ordre social en déléguant à des enfants un pouvoir d’adulte. Mais, dans le même temps, une ordonnance du 29 février 1816 encourageait la nouveauté en octroyant un fonds de 50 000 francs, prélevé sur la cassette royale, qui servirait notamment à développer l’enseignement mutuel et « soit à faire composer ou imprimer des ouvrages propres à l’instruction populaire, soit établir temporairement des écoles modèles, dans les pays où les bonnes méthodes n’avaient point encore pénétré, soit à récompenser les maîtres qui se seraient le plus distingués par l’emploi de ces méthodes ». L’enseignement mutuel progressa donc malgré tout.

En 1821, les ultras de la Chambre des députés, sous l’influence des congrégations, votèrent sans succès contre cette dotation royale et, à partir de cette époque, l’enseignement mutuel commença à connaître des difficultés. Ce fut sept ou huit années de recul et de persécution : sur les 1 500 écoles mutuelles qui avaient été créées à la suite de l’ordonnance de 1816, il en restait à peine 600 en 1828 et la presque totalité des associations de fondateurs avait été dissoute.  Quel avait été l’impact de la méthode ? Quelle fut son action réelle sur les enfants outre sa véritable valeur pour la « discipline de l’esprit et du caractère » ?

La valeur d’une telle pédagogie fut plus contestée qu’encensée. Les fondateurs eux-mêmes étaient conscients des lacunes de la méthode. Ses tenants lui trouvèrent cependant des atouts : les peines corporelles avaient été proscrites, contrairement aux férules et fouets encore en usage dans les autres écoles, l’honneur de bien faire devait remplacer la crainte. On admirait l’organisation de l’école mutuelle, la minutie des mouvements, le silence et la discipline dans l’application des procédés, le manuel ne disait-il pas « Voyez comme le moindre geste est saisi. Le plus léger coup de sonnette ou de sifflet produit un effet magique. Dans les marches, personne ne tourne la tête, et l’on entend le bruit sourd produit par le pas cadencé des élèves. » De plus, ces marches qui coupaient incessamment les exercices de l’enseignement constituaient d’excellentes leçons d’ordre en même temps que d’utiles exercices de gymnastique. L’ordre qui régnait ainsi satisfaisait l’amour-propre des familles autant que ces mises en scène satisfaisaient les autorités. Cet enseignement fut ainsi pratiqué dans sa forme la plus pure et se développa tout au long du règne de Louis-Philippe.

Il est notoire que la présence des planches et tableaux muraux était une innovation en permettant d’enseigner au groupe, bien que naïvement utilisés. Énoncer le fait n’a jamais été en apprécier le résultat. Les tableaux de grammaire et de calcul préconisés contenaient des séries de questions toutes faites et des séries de réponses correspondantes. Le pauvre moniteur, malgré sa bonne volonté, se trompait fréquemment, par inadvertance ou par ignorance, il n’y avait qu’un maître qui aurait pu mener à bien cette tâche. On pensait naïvement que le remède à ce mal  était de leur faire répéter inlassablement, dans leur pré-classe du matin, les règles qu’ils avaient à énoncer chaque jour.

Guide Jomard pour l’utilisation  des tableaux de calcul dans les écoles mutuelles (CANOPE)

Guide Jomard pour l’utilisation  des tableaux de lecture dans les écoles mutuelles (CANOPE)

Les limites de la méthode étaient atteintes et elle fut vivement  critiquée, à l’instar d’Octave Gréard qui écrivit, à propos de l’enseignement mutuel et de la délégation « monitoriale » : « On se fait aujourd’hui de la pédagogie une idée moins rudimentaire. L’enseignement est un art en même temps qu’une science : un art dont la souplesse doit se prêter aux besoins les plus imprévus, varier les explications, saisir les incidents, glisser ou insister, profiter de la lumière qui parfois se fait tout à coup, se tenir toujours au pas de l’élève et le diriger en le suivant. Il n’y a de résultats réels qu’à ce prix, et il n’y a que le maître qui soit capable de les obtenir. » La réalité était souvent cruelle  et les maîtres, par manque de formation à l’exercice ou par manque de compétence, n’étaient dans leur école que des intendants et n’exerçaient pas une vigilance suffisante pour assurer dans tous les groupes une direction efficace. Du reste,  ce sont les meilleurs d’entre eux qui prenaient en charge la pré classe du matin des moniteurs et se reposaient le reste de la journée sur leur zèle. Faire du commandement journalier par les enfants la base d’un système prêtait le flanc à la plus vive des réactions.

Au regard de ces défauts inhérents au mode d’instruction et d’éducation des écoles d’enseignement mutuel, la concurrence des écoles congréganistes qui avaient continué à suivre le mode simultané avait beau jeu, surtout dans les grandes villes. Voici une statistique de 1834 sur l’état comparatif des écoles en fonction des méthodes usitées :

Bientôt, l’enseignement mutuel fut attaqué sur un autre terrain, celui des progrès des chercheurs-pédagogues qui virent dans l’éducation primaire autre chose qu’un moyen d’apprendre mécaniquement la lecture, l’écriture, le calcul et les éléments du chant et du dessin. Le premier à en noter l’insuffisance avait été Victor Cousin dans un rapport à l’Académie des sciences morales et politiques, le 26 octobre 1826 : « il faut renoncer à l’enseignement mutuel, qui peut bien donner une certaine instruction, mais jamais l’éducation ; et encore une fois, Monsieur, l’éducation est la fin de l’instruction (..)  je regarde l’enseignement simultané, à défaut de l’enseignement individuel, qui est impossible, comme la seule méthode qui convienne à l’éducation d’une créature morale ; mais, je dois l’avouer, l’enseignement mutuel jouit encore, en France, d’une popularité déplorable ».

Un déclin inéluctable

Paul François Dubois, député de la Loire-Inférieure, rapporteur du budget de l’Instruction publique, portait un jugement critique sur la méthode mutuelle : « L’enseignement mutuel n’est plus repoussé par le préjugé ; mais il a cessé aussi d’être l’objet d’un enthousiasme exclusif. Par une fréquentation continuelle des écoles, et en descendant à l’examen approfondi des détails de l’enseignement, les comités comprennent mieux de jour en jour la nécessité de varier et de mêler les méthodes ». Dans le même rapport, il présentait la loi relative à la liberté de l’enseignement dans les collèges… La lente mais sûre évolution du statut de l’instituteur finirait par porter le coup fatal à l’enseignement mutuel.

Le corps des instituteurs avait été créé par la loi du 12 décembre 1792 : « Les écoles primaires formeront le premier degré d’instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l’enseignement dans ces écoles s’appelleront instituteurs » (Article 1), ce qui ne faisait pas d’eux des employés de l’État. La refonte de la fonction fut bientôt entreprise. La loi du 15 mars 1850 allait définir la situation des instituteurs adjoints (Article 34) et instituer des stagiaires (Article 47), ce qui força les écoles mutuelles  à une fâcheuse transition : les moniteurs n’eurent plus lieu d’exister, on n’en forma plus mais on utilisa néanmoins de jeunes auxiliaires.

Dès lors, la loi Guizot fut modifiée plusieurs fois et notamment par la loi Paul Bert de 1879, après la victoire des républicains aux élections, qui fit des instituteurs les « hussards noirs » de la République, avant que la loi du 19 juillet 1889 ne fasse des instituteurs titulaires, des fonctionnaires d’État. La boucle était bouclée, l’État leur assurait ainsi des ressources modestes, certes, mais sûres et multiplia le personnel dans les écoles. Un personnel dont la valeur pédagogique était relevée par l’enseignement dispensé dans les Écoles Normales. Ces deux mesures devaient sonner le glas de l’enseignement mutuel. Le nombre croissant des instituteurs désormais brevetés avait colonisé la majorité des écoles devenues publiques, gratuites, laïques et obligatoires * et ce personnel compétent appliqua l’organisation pédagogique en usage dans les Écoles Normales d’institutrices et d’instituteurs de chaque département préconisant nettement l’enseignement simultané, seule méthode « qui puisse assurer l’action réciproque du maître sur l’enfant et de l’enfant sur le maître ».

* Il est bon de rappeler à ce sujet, comme le signale Claude Lelièvre, que ce n’est pas l’école qui devint obligatoire avec la loi Ferry du 28 mars 1882 mais l’instruction, fine nuance qui ne fermait la porte ni aux écoles « libres » ni aux familles : « l’instruction obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six à treize ans révolus peut être donnée soit dans des écoles publiques ou des écoles libres, soit dans les familles par le père de famille lui-même ou par toute autre personne qu’il aura choisi ».  

Pour conclure : « Partout où le système d’enseignement mutuel avait été adopté dans les trente premières années du 19e siècle, il a été successivement transformé ou abandonné, et les écoles mutuelles, telles que les avait comprises Lancaster en Angleterre et en France, ne sont plus aujourd’hui, si toutefois il en existe encore, que des exceptions locales. » Octave Gréard, Education et instruction, 1887.

Sources et bibliographie :

-       L’école mutuelle : une pédagogie trop efficace ?, Anne Querrien.

-       La classe multi âge d’hier à aujourd’hui : archaïsme ou école de demain ?, Sylvie Jouan.

-       Enseignement mutuel et enseignement simultané, Sylvie Jouan.

-       Dictionnaire de pédagogie, Ferdinand Buisson, édition 1911, collection musée.

-       Education et instruction, Octave Gréard, 1887, reprise de son long article du Dictionnaire pédagogique.

-       Histoire de l’enseignement et de l’éducation, F. Mayeur, 2004, chapitre 2.

-       Histoire de l’enseignement en France 1800-1967, Antoine Prost, 1968.

-       Une innovation pédagogique : le cas de l’enseignement mutuel au 19e siècle, Tinembart et Pahud.

-       Les écoles d’enseignement mutuel en Saône-et-loire, Alain Dessertennes, Groupe Patrimoine 71, 2005 (AD71 : REV169/141)

-       Écoles pour enseignement mutuel élémentaire, Archives départementales d’Indre-et-Loire, série T, affiche 80cm x 60cm.

-       L’école d’aujourd’hui à la lumière de l’histoire, Claude Lelièvre, 2021, les fake news historiques.

 (1) : d’après Tinembart et Pahud : « Enseigner la lecture et l’écriture avec succès à mille enfants présents dans une même salle, cela pourrait passer aujourd’hui pour un pari fou et pourtant deux hommes l’ont imaginé et l’ont mis en pratique. L’Écossais Andrew Bell et l’Anglais Joseph Lancaster se sont ainsi lancés à corps perdu dans l’expérience de l’enseignement mutuel au début du XIXe siècle. Ils proposent alors que des enfants enseignent à d’autres enfants. Très rapidement, leurs écoles acquièrent une grande renommée d’abord en Grande-Bretagne, puis en France ; leur mode d’enseignement s’étend ensuite comme une trainée de poudre à travers l’Europe et le monde. Ils apportent ainsi une réponse aux problèmes des autorités scolaires de l’époque qui, faute de moyens financiers, peinent à former des enseignants et à concevoir les systèmes d’instruction publique. »

(2) : Extrait du manuel Sarazin :

« Une classe d'enseignement mutuel, disait le Manuel de Sarazin, doit avoir la forme d'un carré long, d'une longueur à peu près double de sa largeur. Dans une salle d'une vingtaine de mètres de longueur, le plafond devra être élevé de 5 à 6 mètres, pour qu'elle puisse contenir la masse d'air nécessaire à la respiration des élèves. Le maximum des mesures de l'estrade doit être environ de 0m, 65 de hauteur, 5 mètres de longueur et 2 mètres de largeur. » C'était un spectacle saisissant, au premier aspect, que ces longs et vastes vaisseaux qui contenaient une école entière, comme les plus anciennes générations des instituteurs de Paris peuvent se souvenir encore d'en avoir vu à la Halle-aux-Draps. Au milieu de la salle, dans toute la longueur, des rangées de tables, de 15 à 20 places chacune, portant à l'une des extrémités (celle de droite) le pupitre du moniteur et la planchette des modèles d'écriture, surmontée elle-même d'une tige ou télégraphe, qui servait à assurer, par des inscriptions d'une lecture facile, la régularité des mouvements ; sur les côtés, et tout le long des parois, des séries de demi-cercles autour desquels se répartissaient les groupes d'enfants ; sur les murs, à hauteur du regard, un tableau noir où se faisaient les exercices de calcul et auxquels étaient suspendus les tableaux de lecture et de grammaire ; tout à côté, à portée de la main, la baguette dont s'armait le moniteur pour diriger la leçon ; enfin, au fond de la salle, sur une vaste et haute estrade, accessible par des degrés et entourée d'une balustrade, la chaire du maître, qui, s'aidant tour à tour, suivant des règles déterminées, de la voix, du bâton ou du sifflet, surveillait les tables et les groupes, distribuait les encouragements et les réprimandes, et réglait, en un mot, comme un capitaine sur le pont de son navire, toute la manœuvre de l'enseignement. Dans ce cadre solennel tout se passait avec solennité. Les mouvements, transmis par le moniteur général avec une mimique expressive, étaient exécutés par la troupe des enfants avec une exactitude ponctuelle. La préparation aux exercices avait ses règles comme l'exercice et presque plus que l'exercice lui-même. On passait des groupes aux bancs, de la lecture à l'écriture, de l'écriture au calcul, non seulement en ordre, mais en mesure. Les moindres préliminaires comportaient toute une série d'attitudes soumises aux règles d'une sorte de tactique. »

(3) : Extraits du Fonds d’archives « Dessauw », don de Mme Jocelyne Dessauw, veuve de M. Dessauw, fondateur du site le-temps-des-instituteurs.fr :





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