vendredi 22 mai 2026

 

On a perdu le roi

Où est passé Clovis ?

Le barbare baptisé

Les deux composantes de la légende des origines nationales sont les faces d’une même pièce : côté pile : les Gaulois avec Vercingétorix, côté face : les Francs avec Clovis. Pour comprendre l’apparition de Clovis dans les manuels scolaires, trois temps forts s’imposent à notre réflexion : la période 1814-1878, où le débat s’instaure sur nos origines nationales ; la période 1878-1896, avec la victoire républicaine aux élections, victoire de la gauche sur « l’Ordre public », victoire supposée aussi des Gaulois/républicains sur les Francs/légitimistes ; la période post-1896, année du quatorzième centenaire du baptême de Clovis, célébré en grande pompe à Reims par les catholiques, apogée de son mythe. Chez les écoliers, peu présent avant le 19e siècle, le souvenir de Clovis s’estompe au 20e alors que se dessine la disparition de sa tombe, nouveau mystère...

Au 19e siècle, les historiens participent à la construction du mythe de Clovis, la Restauration étant sans nul doute l’ «âge d’or » de ce mythe. Le retour de Clovis dans la lumière se manifeste surtout à partir du sacre de Charles X à Reims : « Là, prosterné au pied du même autel où Clovis reçut l’onction sainte (..) je renouvellerai le serment de maintenir et de faire observer les lois de l’État », une façon de rappeler la sainte alliance de la religion et de l’État, l’alliance du trône et de l’autel (ou encore du sabre et du goupillon si l’on considère les exactions de la fin de règne de Clovis) ! Plus tard, Ernest Lavisse s’emparera du sujet. Ernest Lavisse est le créateur de « l’instituteur national », l’auteur de nombreux manuels d’histoire et le ministre de l’Instruction publique en 1879, puis de 1881 à 1883. Il assigne à l’histoire une finalité patriotique dont la période de Clovis et des mérovingiens est un moment clé dans la construction de la France. Il est notable que, grâce à lui, le règne de Clovis sera enseigné à tous les degrés de l’enseignement (1).

Ce que ne disent pas les manuels

À quarante-cinq ans, Clovis meurt  à Paris, le 27 novembre 511. Ainsi les manuels concluent-ils leur leçon sur le personnage. Certains précisent que, converti au christianisme, il aurait été inhumé dans la basilique des Saints-Apôtres qu’il avait fait construire (future église Sainte-Geneviève), ce que confirme Grégoire de Tour, affirmant que sa sépulture se trouvait dans le sacrarium de la basilique dans un mausolée où sa femme Clothilde le rejoindra en 545. Mais après ? Le flou s’installe.

Quelques certitudes tout de même : la basilique est bien fondée par Clovis au début du 6e siècle, dédiée à Pierre et Paul, construite en partie sur une ancienne nécropole ayant accueilli la sépulture de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, morte vers 502. Le tombeau de cette dernière « sarcophage de pierre, enseveli dans le cimetière antique et protégé par un oratoire de bois » sera incorporé à la basilique, Clovis souhaitant être enseveli à ses côtés.

Le barbare repenti

Les années passent, les siècles même, l’édifice va subir les assauts du temps, et les saccages des Normands aussi, au 9e siècle. Les tombeaux auraient été pillés par les Vikings, sauf celui de Sainte-Geneviève qui  avait été « déplacé » sur l’île Saint-Louis avant d’être ramené à son point de départ. Les reconstructions sont nombreuses et la localisation de la tombe de Clovis demeure un mystère.

Quand Napoléon s’en mêle

Il est finalement décidé, en 1807, de détruire l’édifice originel lors du percement de la rue Clovis. C’est l’occasion de mener des fouilles et de découvrir 32 cercueils médiévaux, mais aucun n’est vraiment identifié comme étant celui de Clovis. Par contre, on retrouve la tombe de Sainte-Geneviève dans l’église Saint-Etienne-du-Mont, ce qui confirme bien l’existence de cette figure emblématique de l’histoire de Paris. Malgré les doutes et le manque de preuves formelles, on considère que l’emplacement de la tombe du roi correspondrait au gisant de Clovis daté du 13e siècle, avant son transfert à la basilique de Saint-Denis en 1628. 

Le gisant de Clovis dans la basilique de Saint-Denis

Un rapport est donc remis dans ce sens à Napoléon, qui conclut à la découverte probable des sarcophages de Clovis et de sa famille. Une voix dissonante résonne tout de même, celle du médiéviste Alexandre Lenoir (qui fut l’un des protagonistes du mystère des tombes La Fontaine/Molière dans un article précédent (2)), qui, quant à lui, considère qu’aucune inscription n’atteste de cette « nouvelle » vérité… Ce que confirme l’archéologue Michel Fleury, pensant que ces tombeaux dataient plutôt du 6e siècle.

L’énigme reste donc entière car rien ne permet d’affirmer avec certitude que les fameuses tombes sont celles de Clovis et des siens. La confirmation ne pourrait venir que de nouvelles fouilles qui s’organiseraient à l’emplacement de la basilique disparue, le long de l’actuelle rue Clovis, entre l’église Saint-Etienne-du-Mont et le lycée Henri IV :

De gauche à droite : église Saint-Etienne-du-Mont et église Sainte-Geneviève, peinture d’Angelo Garbiza, 19e siècle.

Le plus célèbre roi de France risque, hypothétiquement, de reposer encore longtemps sous les pas empressés des parisiens et de l’élite des lycéens…

Patrick PLUCHOT

 

(1) : Revoir l’article du blog, Clovis : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2022/12/chronique-des-heros-du-roman-national.html#more

(2) :   Revoir l’article du blog, La Fontaine et Molière, compagnons d’éternité : https://musee-ecole-montceau-71.blogspot.com/2026/04/la-fontaine-et-moliere-compagnons.html#more


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