mercredi 7 décembre 2016

La laïcité en questions


Les conférences du Musée de la Maison d’Ecole

Alain Mougniotte



L’action d’Emile COMBES de 1902 à 1905 : débats et enjeux

Conférence d’Alain Mougniotte :


Né le 25 janvier 1958, Normalien de la Promotion 76/78 de l’Ecole Normale de Mâcon, Alain Mougniotte a été instituteur de 1978 à 1991. Après avoir été Maître de Conférences de Sciences de l’Education  à l’Université Lumière-Lyon 2, il est devenu Docteur es Sciences de l'Education. Il est professeur à l'Université de Franche-Comté à partir de 2002, il enseigne à l'I.U.T. de Belfort-Montbéliard au département Carrières Sociales. Directeur de l'ESPE de Lyon (Ecole Supérieure du Professorat et de l'Education), chargé d’enseignement et de recherche, Il est président du Centre Lyonnais d'Etudes et de Recherches en Sciences de l'Education.





Le propos :

« Le centenaire de la loi du 9 décembre 1905, relative à la séparation des Eglises et de l’Etat, offre l’occasion d’évoquer certains des hommes politiques qui ont été liés à son élaboration, à son adoption et à son application. Parmi eux, bien sûr, figure Emile Combes, dont le nom lui est comme spontanément associé. C’est donc de lui que nous nous entretiendrons ce soir.

Avant d’entrer dans le sujet, j’énoncerai deux préambules :
              1 / : Le rôle de Combes en la matière et son souvenir demeure l’objet de visions très opposées et de polémiques vigoureuses. Il fut et reste aussi exalté par les uns que détesté par les autres. Face à cela, mon propos refusera délibérément de se situer au sein de ces controverses ou de s’inscrire parmi celles que réactive cet anniversaire. Il voudrait, autant que faire se peut, s’efforcer de demeurer descriptif, comme indépendant de toute histoire plus ou moins officielle.
              2 / : Il m’a paru opportun de ne pas adopter une approche chronologique, qui présenterait de manière successive les épisodes de son activité politique. Il m’a semblé préférable de retenir une démarche thématique, qui exposera les principaux domaines dans lesquels, entre 1902 et 1905, s’est déployée son activité législative, ordonnée à sa lutte contre l’Eglise catholique puisque, ainsi que le rappela l’un de ses historiens, il déclara lui-même, lors d’un débat à la Chambre, à Alexandre Ribot : « je n’ai pris le pouvoir que pour cela ». De même, lors d’un Conseil des Ministres où se posait une question de politique extérieure, il réagit en disant : « laissons cela », pour revenir à ce qui lui paraissait l’essentiel, combattre l’Eglise. De fait, c’est ce qu’il fera, avec passion et détermination selon ses partisans, avec fanatisme et sectarisme selon ses adversaires. Ainsi, après avoir situé l’homme d’un point de vue biographique, nous irons de ses objectifs les plus particuliers (les écoles et les congrégations) aux plus globaux, le concordat et la séparation entre les Eglises et l’Etat.

Émile Combes est né le 6 septembre 1835 à Roquecourbe, bourgade de 2500 habitants à proximité de Castres. Sixième d’une famille de 10 enfants, il est baptisé le jour même de sa naissance. Sa famille est pauvre ; son père est tailleur et, faute de clientèle, il devient tisserand de bonnets de laine. Dans ses notes autobiographiques, il évoque son enfance comme une période « de souffrances et privations ». Grâce à un oncle prêtre, il est admis en 1847 au petit séminaire de Castres où il obtient d’excellents résultats et, semble-t-il sous l’influence de la lecture du Père Lacordaire, restaurateur de l’Ordre dominicain en France, il décide de devenir prêtre.

En 1852, il entre au grand séminaire des Carmes à Paris, (futur séminaire universitaire de l’Institut Catholique de Paris après 1875) et, simultanément, suit des cours à la Sorbonne, où il acquiert un certain esprit critique et commence à éprouver quelque scepticisme vis-à-vis de tel ou tel aspect de la dogmatique catholique. Pour des raisons d’ordre financier, il revient à Castres, puis entre au grand séminaire d’Albi, où il bénéficie d’un régime particulier de sorties et de fréquentation des bibliothèques, pour la préparation des thèses de Docteur qu’il commence à envisager. Il est tonsuré le 17 mars 1856, donc devient clerc. Mais le Supérieur du grand séminaire refuse ensuite de l'admettre aux Ordres mineurs, en raison de son orgueil et de son manque de piété. Il quitte donc l’institution le 13 mai 1857, et il le regrette vivement. Il essaya même d’y revenir, en sollicitant une intervention du vicaire général. Le Supérieur crut devoir maintenir sa décision. Émile Combes effectua néanmoins encore quelques démarches ultérieures pour tenter d’être ordonné. Aussi bien, il n’a cessé de se déclarer spiritualiste et d’adhérer à certains articles de la foi chrétienne.

Toutefois, le Supérieur, ne voulant évidemment pas le laisser sans moyens, lui trouva un poste de professeur au Collège de l’Assomption de Nîmes, que le Père d’Alzon, alors vicaire général du diocèse et futur fondateur des Assomptionnistes, avait restauré en 1844 et que dirigeait le célèbre chanoine de Cabrières, futur cardinal évêque de Montpellier et bien connu comme légitimiste. C’est à cette période que Combes prépara ses deux thèses de doctorat d’Etat es lettres, soutenues en philosophie en décembre 1868 à Rouen. Sa thèse principale portait sur la psychologie de Saint Thomas d’Aquin et sa thèse secondaire, en latin selon la réglementation de l’époque, traitait des relations entre Saint Bernard et Abélard. Les deux thèses furent considérées comme convenables, y compris par des thomistes reconnus, pour qui cependant il n’avait pas toujours compris complètement la pensée de Saint Thomas.

Quelques mois auparavant, il avait obtenu fortuitement un poste de professeur mieux rémunéré, au Collège catholique de Pons, en Charente. Il devait y demeurer plusieurs années. C’est là d’ailleurs qu’il se maria avec la fille, très croyante, d’un négociant. Cela lui fit désirer une ascension sociale, qui le décida à entreprendre à Paris des études de médecine avec son frère Pierre, lequel venait de quitter, faute d’une santé suffisante, l’Ordre des frères mineurs capucins. Soutenant sa thèse de médecine en 1880, il ouvrit un cabinet à Pons, et c’est là que peu à peu il s’engagea en politique, sous l’influence de notables locaux qui l’en sollicitèrent. Devenu Maire de Pons, il allait le rester pendant plus de 40 ans. En même temps, il fut élu successivement Conseiller Général, Président du Conseil Général de la Charente inférieure, puis Sénateur, vice-président du Sénat, ensuite Ministre (1895-96) de l’Instruction Publique des Beaux-Arts et des Cultes dans le ministère Léon Bourgeois.

En 1901, il est élu président de la commission sénatoriale qui examine le projet de loi de Waldeck-Rousseau sur les associations. Et c'est alors que, le 7 juin 1902, il devint, à sa surprise, Président du Conseil et Ministre de l’Intérieur. Il dût ce choix, après la victoire du bloc des gauches aux élections générales de mai 1902, à la pression exercée sur le Président de la République, Emile Loubet, par Waldeck-Rousseau, Président du Conseil sortant, qui refusa d’être reconduit en raison de sa santé. Loubet était cependant réticent car il se méfiait de la violence de l'anticléricalisme de Combes, alors que lui-même souhaitait un apaisement. Il entreprit dès lors son combat anticlérical, que nous étudierons maintenant par extension et élargissement progressif des objectifs visés.

La lutte contre les écoles catholiques : le 27 juin 1902, donc 20 jours après être devenu Président du Conseil, il fit prendre un décret qui retirait le droit d’enseigner à tous les établissements ouverts depuis le 1er juillet 1901 par les congrégations autorisées. Cela visait environ 135 écoles de filles. Quelques mois plus tard, il s’efforça de provoquer la fermeture des écoles privées ouvertes avant la loi de 1901 par les congrégations non autorisées. Cette initiative appelle une précision et un retour en arrière. À la fin de 1901, Waldeck-Rousseau avait indiqué qu’une école congréganiste était légale dès lors que le directeur déclaré n’était pas lui-même congréganiste. Certes, le Conseil d’Etat avait pris une position différente, mais le Conseil des Ministres avait décidé de s’en tenir à la parole de Waldeck-Rousseau. Combes prit la position inverse et ordonna de fermer dans un délai de 8 jours les 3000 établissements qui se trouvaient dans cette situation. La plupart furent forcés d’obtempérer, malgré de véhémentes protestations, émanent notamment de la minorité parlementaire et des défenseurs de la liberté de l’enseignement. L’opposition fut particulièrement forte dans les diocèses bretons, où l’on vit parfois intervenir la gendarmerie et l'armée. Mais la réplique de Combes fut très dure. Ainsi, il fit traduire en Conseil de Guerre les officiers qui, par scrupule de conscience, avaient refusé de prêter leur concours à la fermeture de ces écoles. De la même manière, il chercha à empêcher que la prédication et le catéchisme soient assurés en langue bretonne et fit supprimer le traitement des prêtres qui continuaient à l’utiliser, comme de certains évêques qui avaient protesté publiquement et tenté d’entraîner leurs confrères.

La volonté de résister aux oppositions croissantes qu’il soulevait amena Combes à renforcer ses dispositions. Ainsi, il tenta de faire voter par la Chambre l’interdiction aux congrégations d’enseigner, pendant les trois années à venir, dans la ou les communes où se trouvaient leurs établissements. Cependant, Waldeck-Rousseau combattit cette exigence qui lui paraissait abusive, bien que le bon accueil reçu par Combes à Tréguier, où il était venu inaugurer le monument de Renan, ait renforcé sa combativité. Mais Waldeck-Rousseau et d’autres parlementaires soulevèrent aussi des objections d'ordre financier : s’il fallait bâtir des écoles et recruter en nombre suffisant des enseignants susceptibles de remplacer ceux qui étaient frappés d’interdiction, quel serait le coût ? De ce fait, la loi de mars 1904 comporta des atténuations ; elle consentit un délai de 10 ans aux écoles congréganistes pour se fermer et elle ne s’appliqua pas aux établissements visant à former un personnel destiné à enseigner à l’étranger et dans les colonies.

À travers les écoles, c’étaient néanmoins surtout les congrégations qui étaient visées. En effet, la loi de 1901 sur les associations comportait deux aspects. Pour les individus, singulièrement considérés, elle restreignait les formalités d’ouverture et de création d’une association ; il suffisait d’une déclaration et du dépôt de leurs statuts ; elle s’avérait donc très libérale. En revanche, pour les congrégations religieuses, cette loi suspendait leur existence civile à un vote du Parlement. En outre, l’ouverture d’un établissement nouveau par une congrégation autorisée était soumise à un décret pris en Conseil d’Etat. L’appartenance à une congrégation ou à un établissement non autorisé constituait un délit. De plus, nul congréganiste n’était autorisé à diriger un établissement. Se conformant à cette loi, 615 congrégations avaient déposé une demande d’autorisation, mais des pressions très fortes s’exerçaient pour que les autorisations sollicitées soient refusées. Un texte du 4 décembre 1902 édictait des sanctions pénales contre les responsables d’établissements congréganistes non autorisés.

Combes présenta une classification des congrégations en 3 séries, sur chacune desquelles un vote du Parlement devait s’effectuer. Un vote du 18 mars 1903 rejette toutes les demandes des congrégations enseignantes, puis, le 24 mars, toutes celles des congrégations prédicantes et, en juin, toutes celles des congrégations féminines. Au total, 4 congrégations seulement sont autorisées :

- Les hospitaliers de Saint Jean de Dieu, parce qu’ils tiennent des établissements hospitaliers, notamment psychiatriques, dont la loi exigeait l’existence dans chaque département. Il était difficile, voire impossible, de les remplacer.

- Les missionnaires de Notre Dame d’Afrique, communément appelés Pères Blancs, parce que leur fondateur était le Cardinal Lavigerie, archevêque d’Alger et promoteur, à l’initiative du Pape Léon XIII, du Ralliement à la République en 1893. De plus, la Princesse Anne Bibesco, alors prieure du Carmel d’Alger, entretenait avec Combes une correspondance proprement sentimentale et usa de son influence pour la reconnaissance des missionnaires.

- Les Missions Africaines de Lyon, car le gouvernement espérait en faire des agents du colonialisme français en Afrique

- Enfin, les Cisterciens Réformés de Lérins et les Cisterciens de la Stricte Observance, c’est-à-dire les trappistes, ont sans doute été sauvés en raison d’une intervention forte de Clemenceau, qu’une amitié apparemment paradoxale liait à Dom Chautard, le célèbre abbé de la Trappe de Sept Fons (Allier – Digoin) qui fit valoir le rôle civilisateur de ces monastères dans les campagnes les plus reculées.

En définitive, 430 ordres religieux furent dissous par le Parlement. 14 000 écoles fermées et 30 000 religieux s’exilèrent. La possibilité leur était donnée soit de se séculariser, soit de quitter le territoire ; les choix varièrent selon les congrégations et selon les personnes. 3040 religieux se virent également interdit de prêcher.

Le Concordat : en décidant la fermeture des écoles congréganistes, Combes s’attaquait seulement à des institutions catholiques contingentes. En suscitant l’interdiction des congrégations, il marginalisait seulement des acteurs pastoraux, parmi d’autres. En revanche, par la manière dont il allait gérer le Concordat, il visait un objectif beaucoup plus important, celui de l’organisation de la hiérarchie épiscopale. Par-là, il touchait à la structure même de l’Eglise. En effet, le Concordat conclu en 1801 entre Pie VII et Bonaparte demeurait depuis lors en vigueur. Il prévoyait, pour l’essentiel de ses stipulations, que l’Etat français avait l’initiative de la nomination et de la destitution des évêques résidentiels, c’est-à-dire titulaires d’un siège en métropole ou, ultérieurement, dans les colonies et pays sous protectorat. Le Pape conférait aux évêques ainsi nommés l’investiture canonique. Mais il est évident que le Saint Siège n’avait accepté ces clauses qu’en raison de la contrainte exercée sur lui par Bonaparte. Cette disposition ne lui offrait en effet aucune garantie pour vérifier l’orthodoxie doctrinale et la capacité pastorale des prélats. Par ailleurs, il donnait à l’Etat le pouvoir de faire accéder à l’épiscopat des prêtres dont la caractéristique majeure était d’être acquis au régime politique en vigueur. C’est pourquoi, peu à peu, et surtout depuis 1871, la pratique s’était assouplie. Il s’était instauré la procédure de « l’entente préalable ». Cela signifie que l’Etat proposait au nonce des candidats, sur la qualification desquels s’ouvrait une discussion. Le Saint Siège pouvait présenter des objections, voire refuser les propositions. D’où la formule de la bulle de nomination, qui était devenue usuelle : « Nobis Nominavit », c’est-à-dire « l’Etat nous a présenté » ou « nous a désigné ». C’est cette formule qui allait être à l’origine des difficultés ultérieures. En effet, Combes ne désirait nullement abroger le Concordat. Il en souhaitait au contraire le maintien, car il savait bien que cela donnait au gouvernement la possibilité de choisir exclusivement des prêtres acquis au régime républicain. C’est pourquoi sa volonté était de revenir à la lettre même du Concordat, c’est-à-dire de restreindre, et même de supprimer, la procédure de la discussion et de l’entente préalable. Aussi, en novembre 1902, demanda-t-il la suppression du mot « Nobis » et le maintien exclusif de « Nominavit », pour signifier que le gouvernement nommait et ne se contentait pas seulement de proposer. Dans un souci d’apaisement, le Pape Léon XIII se résigna, non sans protester, à la suppression du « Nobis ». Dès décembre, Emile Combes notifia trois nominations épiscopales et les publia sans aucune discussion préalable. Mais, le Saint Siège refusa d’emblée ces nominations, et cela envenima le conflit. Combes, cependant, ne souhaitait toujours pas l’abrogation du Concordat, puisqu’en janvier 1903 il défendit à la Chambre le vote des crédits qui lui étaient affectés.

Sans entrer dans le détail des conversations diplomatiques qui s’ensuivirent, notons seulement que la polémique fut suspendue en juillet 1903, lors de la mort de Léon XIII. Mais, très vite, elle devait reprendre après l’élection du Pape Pie X et la nomination du Cardinal Merry-Del-Val comme Secrétaire d’Etat, c’est-à-dire Premier Ministre du Saint Siège. Pie X a maintenu le refus de Léon XIII et, en mars 1904, Combes, pour la première fois, menaça, d’une part, de dénoncer le Concordat et, d’autre part, de bloquer toutes les nominations épiscopales à venir, donc de laisser les sièges vacants. La situation fut aggravée encore par la visite d’Etat du président Loubet à Rome. Les usages diplomatiques prévoyaient en effet que les chefs d’Etat ou souverains reçus par le roi d’Italie devaient aussi rendre une visite au Pape. Mais, dans le contexte, il fut impossible de trouver un terrain d’entente et le Cardinal Merry-Del-Val fit savoir que ce voyage constituait une incorrection par rapport au Pape. En définitive, le 30 juillet 1904, la rupture des relations diplomatiques avec le Saint Siège fut décidée et Combes considéra que le Concordat était désormais sans objet.

La séparation de l’Eglise (des Eglises) et de l’Etat : les controverses relatives à la nomination des évêques et au Concordat sont indissociables d’un autre débat qui se déroula en même temps mais qu’il faut analyser à part pour la clarté de l’exposé. L’éventualité d’une séparation entre l’Etat et les Eglises était déjà posée par les socialistes et par un certain nombre de radicaux. Et c’est ainsi que, le 11 juin 1903, la Chambre nomma une commission chargée spécialement d’étudier ce problème. Elle comprenait 33 membres, dont 17 partisans et 16 adversaires de la séparation. Le rapporteur et largement maître d’œuvre en étaient Aristide Briand. Là encore, Combes était très partagé et ambigu. Au fond, il ne tenait pas tellement à la séparation car il redoutait qu’elle ne libère l’Eglise dans ses initiatives et empêche tout contrôle de l’Etat sur elle. On pourrait dire qu’il s’y est peu à peu résigné, au fur et à mesure que le débat sur le Concordat débouchait sur son abrogation. C’est pourquoi, le 20 mai précédent, il avait indiqué que l’attitude de l’Eglise menait à la séparation. Par-là, il voulait en quelque manière imputer aux évêques et au Saint Siège, et non pas à lui, une dynamique qu’il sentait irrésistible sans qu’il en soit pleinement heureux.

Quoi qu’il en soit, à partir du moment où la commission fut instaurée, Waldeck-Rousseau étant mort entre temps, il chercha plutôt à accélérer le processus, à la fois pour le mener à bien avant de quitter le pouvoir et, peut-être plus encore, pour ne pas en laisser à Briand le bénéfice politique. C’est ce que signifie sans doute son célèbre discours d’Auxerre, du 4 septembre 1904 où il dit « la seule voie restée libre aux deux pouvoirs en conflit, c’est la voie ouverte aux époux mal assortis : le divorce et, de préférence, le divorce par consentement mutuel ». En laissant de côté les péripéties successives, on notera seulement que la marche vers la séparation fut extrêmement difficile car elle se heurtait à des oppositions très fortes, à droite bien sûr, mais aussi chez certains membres du bloc des gauches, et les manifestations antagonistes dans l’opinion étaient également très vives. En revanche, certains lui reprochaient d’aller trop lentement. Quoi qu’il en soit, la volonté de ne pas laisser le terrain libre à Briand et aux socialistes fut la plus forte, et Combes déposa un projet de loi de séparation.

Cependant, son ministère présentait de plus en plus de signes d’usure. Le bloc des gauches avait tendance à se dissocier. Les socialistes réclamaient des réformes d’ordre social et beaucoup reprochaient à Combes de consacrer toute son énergie à la lutte contre la religion et de négliger d’autres réformes, notamment d’ordre militaire, fiscal ou économique. Des grèves, en particulier celle des mineurs, contribuèrent à l’affaiblir. Mais, surtout, il fut attaqué violemment à propos des attitudes du ministre de la guerre, le Général André, accusé d’avoir introduit un système de fiches, c’est-à-dire d’encourager la délation des officiers suspectés de ne pas être républicains ou d’être catholiques. En définitive, Combes fut amené à démissionner le 18 janvier 1905 et fut remplacé à la Présidence du Conseil par Rouvier.

La discussion du projet de loi de séparation s’ouvrit à la Chambre le 21 mars, où il fut voté le 3 juillet, puis le 6 décembre par le Sénat. La loi fut promulguée le 9 décembre. Ce n’est donc pas sous le ministère Combes qu’elle fut votée, même si, pour l’essentiel, c’est son projet qui fut adopté.

Bien entendu, les clauses de cette loi valent aussi pour les Eglises issues de la Réforme et les Communautés juives. Mais la situation, pour elles, se présente d’une manière assez substantiellement différente. D’une part, les milieux protestants avaient globalement bien accepté, dans les décennies antérieures, la législation Ferry sur la laïcité des écoles publiques et n’avaient guère ouvert ou maintenu d’écoles confessionnelles. Ils se trouvaient d’autant plus à l’aise  dans ces textes que beaucoup de leurs auteurs étaient, à des titres divers, liés à des Eglises issues de la Réforme : Ferdinand Buisson, Félix Pécaut, Jules Steeg, Octave Gréard, Pauline Kergomard et bien d’autres. D’autre part, il est clair que les résistances émanant surtout des milieux catholiques, beaucoup de réformés voyaient dans leur adoption l’occasion de diminuer la puissance de l’Eglise romaine et d’acquérir au sein de la société française un statut plus égalitaire. Aussi bien, le climat de l’époque ne portait guère à l’œcuménisme. Au total, beaucoup de pasteurs des Eglises réformées étaient plutôt favorables à la séparation. On peut cependant dire, de manière plus nuancée, que  les Protestants se répartissaient entre ceux qui voyaient dans ces événements une occasion de restreindre la puissance catholique, et ceux qui néanmoins contestaient les abus de ce qui leur paraissait mesquin ou persécutoire. Ainsi, Gabriel Monod protesta contre le risque que le combat contre les écoles et les congrégations faisait, à ses yeux, courir à la liberté en tant que telle, et à la liberté religieuse en particulier.

Au moment de conclure, on se gardera, comme nous l’avons indiqué en commençant, de tout jugement de valeur sur le fond. Sans doute est-il néanmoins permis de s’interroger sur les effets de la politique d’Emile Combes par rapport à ses propres objectifs, c’est-à-dire sur la pertinence de sa stratégie.

En dépit d’interprétations un peu simplifiantes, Combes ne voulait sans doute nullement détruire le catholicisme en tant que tel. En revanche, il cherchait à s’assurer du concours de l’Eglise aux finalités du pouvoir politique, c’est-à-dire, en la circonstance, à la consolidation du régime républicain. Mais cela l’a conduit à un comportement politique foncièrement ambivalent : Il s’efforce d’obtenir et de renforcer cette collaboration ; mais, à défaut d’y parvenir, vu la résistance d’un très large partie de l’opinion, des congrégations, de l’épiscopat, et du Saint-Siège, il entreprend de neutraliser et de marginaliser l’Eglise catholique. Il ne veut ni supprimer le Concordat, ni promulguer la séparation, mais il s’y résigne quand il constate qu’il lui est impossible de plier l’Eglise à ses désirs. Dès lors, il la combat, mais il la combat par défi et par dépit.

À court terme, il est bien évident qu’il est parvenu à détruire certains aspects de la puissance institutionnelle de l’Eglise. Il en a profondément disloqué certaines œuvres, entravé son apostolat, infligé à ses ministres et à ses fidèles mille tracasseries que nous n’avons pas analysé ici (Conflits relatifs à la sonnerie des cloches, aux processions, aux cortèges funèbres, fermetures de chapelles, interdiction de faire prêcher des religieux de congrégations non autorisées, souffrances de l’exil et de la sécularisation, pugilats qui allaient entraîner les inventaires, etc.…)

Mais, à long terme, les choses apparaissent bien différentes et beaucoup plus complexes. Car il est désormais bien évident, par exemple, qu’en remettant aux communes la propriété des Eglises, à l’Etat celle des cathédrales, il libérait les diocèses et les paroisses d’une charge financière qu’ils ne pourraient assurer. En amenant les milliers de congréganistes à s’exiler, il a, sans s’en douter, entraîné leur implantation sur tous les continents et l’expansion mondiale de leur rayonnement ; beaucoup d’instituts religieux qui ne recrutent plus guère en France lui doivent donc indirectement non seulement leur survie mais leur essor. En supprimant le traitement du clergé, il en a appauvri les membres et, sans doute, raréfié les vocations. Mais, simultanément, il responsabilisait les fidèles de l’Eglise catholique en les obligeant à assumer personnellement l’entretien de leurs prêtres par la création du Denier du culte. En abrogeant le Concordat, il donnait au Pape une liberté de choix des évêques à laquelle il aspirait depuis longtemps. En faisant adopter la séparation, il donnait à l’Eglise une liberté d’action et d’apostolat dont le Concile Vatican II allait théoriser la doctrine. À cet égard, il a suscité l’exact inverse de ce qu’il souhaitait. Voulant asservir l’Eglise, il l’a d’abord profondément gênée, mais, au total, il l’a libéré. On pourrait dire que le dépit est un mauvais conseiller. »

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